21/02/2012

[Grèce : "Nous sommes les Cobayes. Les suivants, c'est vous!"]

par Hugo Franssen, publié par Solidaire le 15 février 2012.

La troïka aggrave la situation

Ce que la troïka impose à la Grèce, c’est la logique qu’elle veut imposer à toute l’Europe. Nous sommes tous des Grecs.

La troïka a imposé à la Grèce un nouveau diktat d’économie. Le gouvernement grec, sous la direction du Premier ministre et technocrate Lucas Papademos, a encore négocié quelques points et virgules avec la troïka, et a présenté le texte au Parlement. Dans la nuit du dimanche 12 au lundi 13 février, le plan d’austérité y a été accepté. Notez en passant que Papademos est le technocrate qui, en novembre 2011, a été parachuté en Grèce après avoir été... vice-président de la Banque centrale européenne. Le Parlement a approuvé un énième plan d’économies. Le peuple grec, lui, voit manifestement les choses tout autrement.

Deux obsessions

Les nouvelles mesures équivalent à retirer trois mois de salaire annuel (22 %) à chaque travailleur, et jusqu’à quatre mois (32 %) pour les jeunes travailleurs ou ceux qui viennent d’être embauchés. Les trois précédentes fournées d’économies combinées ont réduit les salaires de moitié depuis 2009. Ceux-ci ne sont donc plus que de 489 euros par mois, et même de 440 euros pour les moins de 25 ans. Une petite partie des chômeurs recevra 330 euros par mois, les autres, rien du tout. Avec cela, de nouveaux impôts vont éroder le peu de pouvoir d’achat qui reste. Et, dans les services publics, entre aujourd’hui et 2015, quelque 150 000 personnes seront licenciées.
Deux obsessions constituent le fil rouge des 60 pages du diktat : celles des économies et celle de la concurrence. Avec la baisse des salaires comme pierre angulaire. Ce qui ne fera qu’aggraver les choses. La Commission européenne et les experts de la BCE et du FMI vivent dans le déni. Avec leurs mesures, l’économie grecque ne peut qu’aller de mal en pis, mais ils refusent de voir cette vérité qui saute aux yeux.
Les trains d’austérité ont non seulement déclenché de violentes réactions sociales, mais elles ont également étranglé l’économie grecque. En 2009, celle-ci a régressé de 2 %, en 2010, de 3,5 % et en 2011, de 6 %. L’éditorialiste du journal boursier De Tijd a écrit : « Cette spirale descendante – comparable à la Grande Dépression des années 30 du siècle dernier – ne sera pas rompue. (…) Il n’y a pas la moindre perspective d’amélioration. » Au début de la crise, la Grèce avait une dette de moins de 120 % de son PNB. Aujourd’hui, elle a grimpé à 198 %. De plus en plus, une annulation des dettes grecques par les banques européennes devient inévitable ; de la part des grandes banques allemandes, françaises, belges et ainsi de suite. Officiellement, il s’agit du sauvetage de la Grèce mais, en fait, il s’agit de celui des banques.

« Nous sommes les cobayes »

Ce cadre, la troïka veut l’imposer partout au sein de l’Union européenne. Au journal de la VRT, un manifestant grec expliquait que la secousse en Grèce nous concernait tous : « Dites à la population belge que nous sommes les cobayes. Les suivants, c’est vous. »
Lors du tumultueux débat parlementaire à propos du diktat, la secrétaire générale du KKE (parti communiste de Grèce), Aleka Papariga, décrivait comme un enfer cette jungle de tous contre tous imposée par la troïka : « Même si la Grèce renforce sa compétitivité, d’autres pays développeront la leur encore plus. Dans le meilleur des cas, nous gagnerons deux ou trois places. Mais cette compétitivité aussi, les travailleurs vont devoir la payer horriblement cher. Notre pays va devoir vivre avec des dettes gigantesques, durant 150 ans, comme ce fut le cas pour les prêts lors de l’“indépendance”. »
Nous ne pouvons tolérer que, comme le titre le quotidien allemand Handelsblatt, « les Grecs doivent céder leur dernière chemise ». Partout en Europe, nous vivons le démantèlement des salaires, des indemnités sociales et des pensions pour sauvegarder le profit des gros holdings financiers et des super-riches. Les circonstances diffèrent d’un pays à l’autre, mais le cadre reste le même. Le Parti communiste portugais écrit à ce propos : « Quoi que le Premier ministre portugais veuille nous faire croire, la situation en Grèce est la même que celle qui touche le Portugal. À la différence près qu’en Grèce, ils ont un an d’avance. » Oui, nous sommes tous des Grecs. Ne nous laissons pas monter les uns contre les autres. La solidarité est la principale arme dont nous disposons.

« Ne pas rester immobile en attendant d’être écorchés vifs »

Des marées de gens dans les rues, la résistance dans les usines et dans les quartiers. Voilà la vague de protestation qui fait rage dans toute la Grèce. Loin des cocktails Molotov et des incendies d’une poignée de vandales*.

L’important combat en Grèce connaît ces jours-ci un nouveau point culminant. Les Grecs ont arrêté le travail en masse et, ce week-end, ont parcouru les rues pluvieuses des villes grecques : à Athènes, Thessalonique et Patras, mais aussi dans les campagnes, à Corfou, en Crète, à Rhodes. Les travailleurs, les jeunes, mais aussi des gens comme le compositeur Mikis Theodorakis, 86 ans, qui marchait aux tout premiers rangs. Avec parfois des marées de gens, comme dimanche après-midi, place Omonia à Athènes, où près de cent mille personnes manifestaient sous les drapeaux du PAME, le Front militant des travailleurs.
L’orateur du PAME, Katsiokis, y a déclaré : « Le peuple ne doit pas avoir peur, et il ne doit pas rester immobile en attendant d’être écorché vif. Le peuple doit prendre la décision de ne plus accepter d’autres sacrifices pour remplir les caisses des capitalistes. » Des heures durant, les manifestants sont restés dans les rues, les bras entrelacés. Et il en a été ainsi dans bien des villes et bien des îles.
Aleka Papariga, secrétaire générale du Parti communiste de Grèce, le KKE : « Notre point de vue est celui-ci : seule la lutte peut empêcher le plus grave. Nous devons briser les chaînes qui nous lient à l’Union européenne. Nous devons remplacer le système politique actuel par un pouvoir populaire et annuler unilatéralement les dettes. » Le journal du KKE titre d’ailleurs de façon combative : « La colère du peuple mettra en pièces cette coalition gouvernementale. »
« En Grèce, deux mondes s’entrechoquent », écrit Peter Mertens dans son livre Hoe durven ze ? (Comment osent-ils ?, qui paraîtra en français en mars 2012 aux éditions Aden). C’est le choc des petites gens, le peuple, contre le monde des grosses fortunes : une poignée d’armateurs, de millionnaires et de banques étrangères.

Masqués

Pourtant, ce n’est pas exactement l’image qu’on nous donne à voir ici. Nous avons surtout vu le vandalisme de quelques anarchistes* et de provocateurs qui incendiaient des bâtiments et balançaient des cocktails Molotov : le chaos. Helena Smith, correspondante en Grèce du journal britannique The Guardian depuis vingt ans, est atterrée : « On accorde ici autant d’attention au vandalisme qu’aux mesures d’économies que les Grecs vont devoir subir pendant une décennie au moins. Cela doit être dit : un certain nombre de jeunes masqués, non identifiables, ont kidnappé une manifestation pacifique contre l’austérité. Ce sont eux qui se trouvaient derrière la violence, et non les travailleurs Grecs, qui sont gravement touchés par les réductions des salaires et des pensions, et qui sont descendus dans la rue pour faire entendre leur voix. Ceux-ci sont tout autant en état de choc que les petits commerçants qui ont assisté à la destruction de leur boutique. »

L’appel à un régime plus fort

« Une junte pour l’État d’urgence », « Capituler », « Les économies ou la guerre civile » : Merkel et Sarkozy, les marchés financiers et le gouvernement grec recourent à un langage guerrier en guise de réponse à la résistance du peuple. Démocratie ?

La désobéissance civile se répand comme une traînée de poudre à travers le pays. « Désobéissance ! » crient les militants contre la taxe routière en ouvrant les barrières des péages pour laisser passer les voitures. « Nous ne paierons pas ! » scandent les comités populaires à propos de la nouvelle taxe du logement. Manifestations de masse et grèves générales font le reste.
Toutes sortes de mesures du gouvernement grec se heurtent à une résistance sur le terrain telle qu’elles ne peuvent être appliquées. La résistance dans les usines, dans les administrations publiques et dans les communes à jusqu’à présent empêché de nombreux licenciements, .

Merkozy et les marchés financiers

Pour faire passer le diktat, on recourt donc directement au langage de la guerre. « Proposition de capitulation », titrait le Financial Times Deutschland. Tout aussi agressifs étaient les propos tenus lors du sommet franco-allemand du 6 février à Paris. Les réformes exigées « doivent être appliquées sans condition », a déclaré Angela Merkel. Et Sarkozy d’ajouter à l’adresse des Grecs, dans son style de parrain mafieux : « Vous n’avez pas d’autre choix ! »
Le duo a exigé qu’un compte à part soit établi pour toutes les rentrées de l’État grec. À partir de ce compte, toutes les obligations vis-à-vis de l’étranger devront être honorées. La Grèce elle-même n’aura aucun droit de regard dessus. Après le « commissaire aux économies » intronisé il y a quelques jours, voici le « compte des économies » ! La souveraineté nationale semble bien loin.
Que Merkel et Sarkozy « perdent patience avec Athènes », comme on peut le lire dans les journaux boursiers, est dû aux travailleurs grecs qui refusent de se mettre à genoux. C’est pourquoi le ministre allemand des Finances, Wolfgang Schäuble (CDU, chrétiens démocrates), a annoncé, après le vote au Parlement grec : « Ces promesses des Grecs ne nous suffisent pas. Ils doivent les transformer en actes. »
Aussi l’appel à un régime plus fort se fait-il entendre au sein de l’establishment européen. Il est question d’un « remaniement extrême du gouvernement grec, sur les traces de Mario Monti qui, dans le gouvernement italien, a installé des technocrates dans toutes les positions clés ». Le journal d’affaires allemand Handelsblatt suggère même comme « solution pragmatique » une « junte d’état d’urgence ». La politique d’économies de l’Union européenne est une politique de la main de fer.

Papademos et Papandréou

Au sein des deux partis qui soutiennent encore le Premier ministre Lucas Papademos, le Pasok (social-démocrate) et le parti conservateur de droite Neia Dimokratia, respectivement 22 et 21 députés ont voté contre le diktat. Parmi eux, divers ministres ou secrétaires d’État actuels. Ils ont été renvoyés séance tenante de leur parti.
Au Parlement grec, le Premier ministre Papademos et le ministre des Finances Evangelos Venizelos (Pasok) parlaient de « banqueroute », de « chaos » et de « guerre civile », si le peuple ne se soumettait pas aux mesures. Aleka Papariga (secrétaire générale du KKE, Parti communiste de Grèce) leur a répondu vertement : « Avec vos intimidations, vous essayez littéralement de soumettre les esprits des gens qui souffrent déjà : “Une grande banqueroute arrive”. À qui parlez-vous, en fait ? Au peuple, qui est déjà plongé dans la banqueroute ? Nous ne sommes pas intéressés par le sauvetage de la Grèce via la banqueroute du peuple. (…) Depuis ce matin déjà, vous parlez sans arrêt de destruction et même de guerre civile. (…) Vous en êtes responsables, quand vous imposez de tels mesures au peuple. Vous êtes aux prises avec les ultimes délais de la Banque centrale européenne, de la Commission européenne et du FMI. Moi, je vous dis : même dans les guerres civiles, on ne pose pas de tels ultimatums. Vous nous provoquez ! »
Entre-temps, le dirigeant du Pasok, Georges Papandréou, veut ajourner les élections prévues pour avril. Son parti est au bord de la déchirure et, selon les prévisions, ne serait plus que le cinquième parti du pays. La gauche, avec en tête le KKE, progresserait fortement, selon des sondages, et obtiendrait plus de 40 %. On attend l’évolution des choses, mais l’Europe a déjà exigé que le gouvernement grec confirme par écrit que les économies seront bel et bien appliquées, quel que soit le résultat des élections en avril prochain. Démocratie ?

Le "calcul créatif" des banquiers

Les grandes banques, rassemblées au sein de l’IFF, négocient avec la Grèce pour avoir un haircut (« coupe de cheveux », c’est-à-dire une annulation partielle des dettes de la Grèce) sans trop de dommages collatéraux. La décision du sommet européen à propos de ce haircut « volontaire » de 50 % date de décembre 2010. Cependant, les banques ont transformé en marathon interminable les négociations sur son exécution et, entre-temps, ont sorti le plus grand nombre possible de traites à payer.
Des banquiers se lamentent sur leurs pertes élevées en cas de réévaluation de la dette, mais leurs chiffres sont surtout le fruit d’un art particulièrement créatif du calcul. Ils prétendent qu’en cas de haircut de 50 %, ils devraient accuser une perte de 100 milliards d’euros. Mais il resterait alors encore 100 milliards de traites que l’État grec échangerait contre de nouvelles, à plus longue échéance. Sur lesquelles les banques encaisseraient 3,5 % d’intérêt, ce qui leur rapporterait 105 milliards. Ajoutez-y les anciens intérêts déjà payés et le compte final montre que, même avec une haircut, les grandes banques et institutions financières tireront de la Grèce beaucoup plus d’argent qu’elles ne lui en ont prêté.
Le Wall Street Journal a annoncé que la BCE « participera » à ce haircut, de la façon qui suit : la BCE échangerait des obligations grecques – pour une valeur de 50 milliards, qu’elle a rachetées en 2011 aux banques privées – contre de nouvelles traites à un prix inférieur. Ou comment la BCE « socialise » les pertes des grandes banques. Ce n’est pas pour rien que le patron de la BCE, Mario Draghi, a été perçu comme un « grand héros » par un public de banquiers, la semaine dernière, à Davos. 




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Divergences et non des moindres avec le camarade Franssen.
Pourtant le reste de l'analyse étant des plus intéressantes, voici l'occasion de démontrer qu'il est possible de dépasser les clichés et le sectarisme en la publiant.
En attendant, voici un petit renvoi à une saine lecture.

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