16/12/2011

[L'ABC du libertaire]

par Jules Lermia, publié par "Publications périodiques de la Communauté communiste d’Aiglemont" n°1 - Février 1906

Au Lecteur,

Les idées libertaires sont peu connues ou faussées à dessein par ceux contre lesquels nous luttons et dont l'égoïste intérêt maintient l'erreur et l'ignorance au prix des pires mensonges.
La série de publications que nous commençons aujourd'hui avec l'aide de camarades qui trouvent tout naturel d'exprimer ce qui leur semble juste et vrai est un complément à l'oeuvre que nous avons commencée à Aiglemont.

Nous estimons que la diffusion des principes anarchistes, que le libre examen et la juste critique de ce qui est autour de nous ne peuvent que favoriser le développement intégral de ceux qui nous liront.
Montrer combien l'autorité est irrationnelle et immorale, la combattre sous toutes ses formes, lutter contre les préjugés, faire penser. Permettre aux hommes de s'affranchir d'eux-mêmes d'abord, des autres ensuite; faire que ceux qui s'ignorent naissent à nouveau, préparer pour tous ce qui est déjà possible pour les quelques-uns que nous sommes, une société harmonieuse d'hommes conscients, prélude d'un monde de liberté et d'amour.

Voilà notre oeuvre; elle sera l'oeuvre de tous si tous veulent, animés de l'esprit de vérité et de justice, marcher à la conquête d'un meilleur devenir.

LA COLONIE D'AIGLEMONT.

Mon jeune Camarade, tu m'as demandé, non sans quelque intention ironique, de t'expliquer ce qu'est, ou plutôt ce que doit être un libertaire; te sachant de bonne volonté, quoique avec une tendance atavique à railler ce que tu n'as pas encore compris, je vais tenter de satisfaire ta curiosité.

Seulement garde-toi de croire que je me pose, vis-à-vis de toi, en docteur et en prophète; et dès le premier moment, prépare-toi non à accepter mes affirmations comme des dogmes contre lesquels rien ne prévaut, mais au contraire à les discuter, à les passer au crible de ta propre raison et à ne les admettre comme vérités que lorsque tu te seras convaincu, par tes propres lumières, qu'elles ont droit à ce titre.

Il n'est d'éducation sérieuse et profonde que celle qu'on se donne à soi-même. Chacun doit être son propre maître et la mission de ceux qui croient savoir est non pas d'imposer leurs opinions, mais de proposer à autrui avec arguments raisonnés, les idées-germes qui doivent fructifier dans son propre cerveau.
Tout d'abord, remarque ceci: toutes les fois qu'un homme parle de bonheur universel, de bien-être général, de joie mondiale et de paix terrestre, un cri s'élève contre lui, fait de colère et de mépris.

D'où vient cet importun, ce fou, qui croit à la possibilité du bonheur! À quel titre se permet-il de réprouver la lutte féroce des hommes les uns contre les autres? Le bien est une utopie, il n'est de réalité que le mal et le devoir de tout être raisonnable est d'aggraver le mal en livrant tous les biens terrestres à la concurrence, à la bataille, et en appelant à son aide la brutalité et la mort.

Non seulement celui qui veut l'humanité heureuse est taxé de folie, mais bien vite on le qualifie de criminel, d'être essentiellement dangereux, on le poursuit, on le traque et, si l'on peut, on le tue.
Donc, mon jeune Camarade, commence par t'interroger, demande-toi si tu te sens prêt à subir toutes les avanies, toutes les persécutions, sans te décourager et sans reculer.
Sache bien que pour vouloir le bonheur d'autrui, tu seras traité en ennemi, en paria, tu seras mis au ban de toutes les civilisations, tu seras chassé de frontière en frontière jusqu'au moment où des exaspérés t'abattront comme bête puante.

Si au contraire tu suis les errements ordinaires, si, t'emparant de toutes les armes matérielles et immorales que la civilisation a forgées, tu te jettes résolument dans la vie dite normale, si tu essaies d'écraser les autres pour te faire un piédestal de leurs corps, si tu parviens à ruiner, à affamer le plus d'êtres humains possibles pour te constituer de leurs dépouilles une fortune opulente, si tu prends pour objectif glorieux la guerre des hommes contre les hommes, si tu rêves victoire, gloire et domination, si tu rejettes tout scrupule, tout enseignement de conscience, si tu pars de ce principe: «Chacun pour soi!» et que tu le développes jusqu'à parfaites conclusions...

Alors tu deviendras riche--en face de la misère des autres--puissant par l'abaissement et l'humiliation de tes congénères, tu jouiras de leurs souffrances et vivras de leur mort, tu collectionneras les titres, les privilèges, tu te chamarreras de décorations et tes complices te feront de splendides funérailles...
Seulement tu seras un égoïste, un méchant, un véritable criminel...
Justement le contraire de ce qu'est et ce que doit-être un libertaire.
* * *

Car le libertaire est un juste, c'est-à-dire un homme qui est au-dessus et en dehors de la Société, qui ne se paie pas des mots mensongers d'honneur et de vertu, banalités qu'inventèrent les civilisés pour dissimuler leurs tares et leurs vices, qui renie tous les faux enseignements des philosophes menteurs et des théoriciens hypocrites, qui n'accepte aucun compromis, aucun marché, aucune concession, qui en un mot veut la justice, la seule justice, pour lui-même et pour tous, contre tous et contre lui-même.
Défie-toi de toi-même, Camarade. Voici pourquoi.

Tu es venu sur cette terre avec les instincts de l'animalité dont tu procèdes; tu descends d'êtres brutaux, ignorants, violents et ton atavisme est fait de brutalité.
Chez ceux qui se croient les meilleurs, le fond est mauvais, d'abord parce que l'homme est un animal en voie de perfectionnement, mais non point parfait, mais encore et surtout parce que, dès ta naissance, tu as respiré l'air empoisonné des civilisations, que tes yeux à peine ouverts ont vu le mal, que tes oreilles ont entendu l'injustice et que, malgré toi, et sans que, jusqu'ici, on puisse te déclarer tout à fait responsable, tu es pénétré des vices sociaux, jusqu'au fond de tes moelles.

On ne naît pas, on se fait libertaire.
Ne pas croire que soit facile ce travail de régénération personnelle. On ne s'élève pas à la notion de justice par une sorte d'inspiration miraculeuse, par une révélation d'en haut.
C'est par un effort constant, par une critique perpétuelle de soi-même, par un examen toujours plus attentif des faits ambiants que peu à peu on parvient à se débarrasser de la gangue de préjugés et de mensonges formée par l'alluvion des siècles.

Un jour vient alors où soudain jaillit devant les yeux la lueur directrice.
Remarque bien ceci, Camarade, tu ne seras dans la bonne voie que lorsque tu verras ta conscience. Cherche-la, trouve-la, ne te contente pas d'un à peu près et alors même qu'elle te paraîtra pure et juste, aie le courage de l'étudier toujours de plus près; et tu constateras qu'il est encore bien des défauts à corriger, bien des fanges à nettoyer.
* * *

Débarrasse-toi de l'égoïsme.
Certes il est bon de se sentir heureux, il est bon de jouir de la vie.
Mais aie toujours présente à la pensée cette vérité que nul ne peut être complètement heureux tant qu'il existe un seul être malheureux.

C'est là un de ces préceptes qui provoquent les haussements d'épaules des philosophes sociaux; il semble que le bonheur individuel suffise à satisfaire toutes les aspirations humaines. Meurent les autres, pourvu que je vive.
Le raisonnement est à la fois inique et absurde.
Le malheur des uns constitue toujours un danger et une menace pour les autres; une situation déséquilibrée est génératrice de réaction et l'être le plus profondément, le plus insolemment égoïste doit compter avec les revanches possibles et les retours offensifs des déshérités.

D'où une perpétuelle inquiétude, une sensation d'instabilité qui gâte la jouissance...
Sans parler du sentiment de compassion dont on cherche à se défendre par la charité mais qui subsiste au fond des consciences les plus fermées en apparence aux émotions généreuses.

En réalité, dans l'état social actuel, nul ne peut, en parfaite sincérité, se tenir pour sûr du lendemain; la lutte quotidienne produit de terribles jeux de bascule et les plus hauts placés sont à la merci des chutes les plus profondes.
Le libertaire veut un état social où l'envie, la jalousie, les pensées de reprise n'aient plus de place, c'est-à-dire où tous, vivant dans la plénitude de leur liberté, dans l'épanouissement total de leurs facultés, dans la satisfaction intégrale de leurs besoins, n'aient plus à se disputer les uns aux autres les moyens de vivre.

Ceci, cher Camarade, est l'antithèse absolue des doctrines autoritaires et religieuses.
L'autorité n'est établie que pour sauvegarder, défendre et perpétuer les inégalités sociales; la législation propriétaire, l'armée, la police, la magistrature, les codes et les règlements n'ont été instituées que pour cautionner l'état de déséquilibre qui a été imposé aux hommes par la Société, pour enchaîner la liberté des uns au profit de celle des autres, pour éterniser les mesures de spoliation qui ont créé la misère du plus grand nombre.

D'où cette conclusion que le libertaire, ne s'arrêtant à aucune considération de tradition, entend modifier de fond en comble le système social en détruisant ces bases iniques qui s'appellent l'autorité et la propriété, les autres réformes venant ensuite par surcroît en vertu de conséquences inéluctables.
* * *

Si tu m'as bien compris, cher Camarade, tu vois déjà poindre la lumière; tu commences à savoir que ton premier effort, le plus utile de tous, doit être de rejeter tous les dogmes sociaux dont ta mémoire et te conscience sont encombrés.
Aie d'abord la notion de l'insoumission aux maximes banales, aux préceptes qui n'ont de la vérité que l'apparence menteuse.

Délivre-toi de toute croyance irraisonnée, de toute foi. Quelle que soit l'idée qui est émise devant toi, quelque affirmation péremptoire, quelque impératif catégorique que tu lises dans les livres, ne t'arrête ni à l'autorité de la tradition ni à la prétendue valeur d'un mot ou d'un nom.

Prends le dogme et regarde-le de près; et toujours tu le verras s'amoindrir, s'effriter comme une pelote de neige que pressent les doigts d'un enfant.
Ainsi du dogme de Dieu, encore aujourd'hui le plus vivace. En la majorité, on pourrait presque dire en l'unanimité de ceux qui s'intitulent libres penseurs, cette idée est si profondément imprimée que, se déclarant incrédules à tous les mystères, dédaigneux de tous les rites, opposés à toutes les manifestations religieuses, ils émettent, dès qu'on les presse dans leurs derniers retranchements, cette restriction qu'ils n'admettent rien, mais qu'ils ne nient pas expressément l'existence de Dieu.

Ils ne comprennent pas que cette simple acceptation suffit aux exploiteurs de religions. Car Dieu, c'est l'autorité, c'est la hiérarchie, c'est la nécessité de la prière, c'est le temple, c'est le prêtre.
On ne crée pas un dieu de fantaisie, perdu dans les brumes de l'inconnaissable, pour ne point, très promptement, chercher à le rapprocher de soi. Bien vite, on parlera de sa bonté, de sa justice, et comme tout autour de nous n'est que déséquilibre et injustice, le pas sera vite franchi vers des compensations paradisiaques tenues en réserve par son infinie miséricorde.

Et toujours cette antienne:
Dites tout ce que vous voudrez, l'idée de Dieu est nécessaire.
En effet, elle est nécessaire pour tous ceux qui n'ont pas le courage d'envisager la situation réelle, à savoir que nous sommes le produit d'une évolution cosmique dont le secret jusqu'ici nous échappe, mais qu'en même temps, il est un fait certain, positif, c'est que, dans la mesure de nos forces, la terre nous appartient et que notre devoir est de tirer le meilleur profit possible de l'habitat qui nous a été dévolu, de le transformer, par l'emploi de toutes nos énergies vitales, en un séjour de bien-être et de moindre souffrance possible.

Si tu te places à ce point de vue, le seul digne de ta raison, immédiatement s'éloigne et s'efface l'idée de Dieu.
En quoi un Dieu nous est-il nécessaire pour que nous défrichions la terre, pour que nous développions ses productions, pour que la vie devienne meilleure et plus facile?
Nous sommes en possession d'un appareil qui, en vertu de certaines dispositions constitutives, peut fournir à nos besoins, et au-delà. Nous constatons scientifiquement que rien ne s'obtient sans travail; nous savons que si l'homme ne fait effort, la terre reste inculte et cruelle à ses fils. Elle les empoisonne par ses méphitismes, elle les écrase sous ses écroulements, elle leur refuse le fruit de son sein qu'il faut violer pour qu'il nous réconforte.

Où intervient Dieu en cela?
On nous dira qu'il est la force latente. Alors, cette force ne s'exerçant, en dehors du travail de l'homme, que pour produire la peste ou la famine, avouez toutefois qu'il n'est aucun motif de le vénérer.
Oui, cette force existe, c'est la poussée vitale. Nous la constatons, mais en quoi est-il nécessaire de l'adorer, puisque nous avons à la diriger et à l'améliorer. Il nous faut l'étudier en ses effets, en ses causes immédiates et la contraindre à donner le maximum de résultats qu'elle contient en elle-même.

Dieu te sert-il en ce labeur? En es-tu à croire que des prières amènent la pluie et qu'un quartier de roc s'écarte parce que tu le barres d'un signe de croix? Tu sais bien que les prétendus miracles sont autant de mensonges et à mesure que l'instruction se répand, à mesure que disparaît la folie du mysticisme, pas un fait ne se produit qui soit contraire aux lois de la gravitation ou des transformations chimiques.
Dieu est-il nécessaire pour que le blé pousse? Quand nous a-t-il prêté son aide pour détourner un torrent? Où est sa part dans la construction des chemins de fer, des paquebots ou des appareils télégraphiques?

Est-ce que, dans les actes quotidiens de la vie, tu éprouves la nécessité de l'existence d'un Dieu? Tu vis sans lui et en dehors de lui, et n'y songerais jamais si certains n'avaient intérêt à sans cesse te rappeler son nom et à affirmer son existence.
Et ceux-là sont les exploiteurs de tes faiblesses et de tes lâchetés.

Oui, Dieu est nécessaire pour établir le dogme de l'autorité et de la hiérarchie. C'est sur l'idée de son existence qu'est basée toute l'organisation anti-égalitaire de la Société.
L'idée de Dieu est le substratum de toute domination qui, ne pouvant se justifier par aucun autre titre, s'en réfère à une sorte d'investiture céleste.

Pour le roi, pour le chef, pour le possédant, pour l'accapareur, l'idée de Dieu est nécessaire parce que c'est d'elle seule qu'ils tiennent l'apparence d'un droit. Ils ont inventé le maître pour pouvoir s'en déclarer les délégués et opprimer les masses en son nom.
Dieu est nécessaire pour le propriétaire: car s'il n'avait pas inventé cette fiction d'un Dieu répartiteur du sol, il n'aurait pu imaginer cette sinistre fantaisie de l'appropriation perpétuelle, fondée sur la conquête, c'est-à-dire sur le vol. C'est la Force qu'ils ont acclamée Dieu, et toutes leurs énergies se sont concentrées sur la défense de ce mensonge, qu'ils utilisèrent à leur profit.

L'idée de Dieu n'est nécessaire que pour les oppresseurs, pour les envahisseurs, pour les négateurs du droit collectif.
Pour l'inculquer aux masses, on a eu l'infernale habileté de la compliquer de l'idée de compensation. Qui a souffert sur la terre jouira d'un bonheur éternel. Plus vous aurez été malheureux ici-bas, et plus vous serez heureux dans le ciel.
D'où la résignation, d'où l'abandon par l'homme du bien qui lui appartient, la terre, au profit des brutaux et des aigrefins.

À ceux-là, l'idée de Dieu est nécessaire parce que, grâce à elle, ils ont pu, pendant des siècles, arrêter les revendications du droit humain, parce que les ignorants, les humbles, les faibles ont été courbés sous la violence, et ont baisé la main qui les frappait et les dépouillait, dans l'espoir insensé d'une revanche céleste.

Libère-toi de l'idée de Dieu, et, ne t'hypnotisant plus dans la contemplation du ciel, regarde la terre. C'est là ton outil de bien-être. Tu n'admettras plus que quelques-uns détiennent les biens qui sont à tous, tu n'admettras plus d'être soumis, pour toutes les nécessités de la vie, aux spéculations qui sont des meurtres organisés.
Tu sentiras que la charité qui est faite au nom de Dieu n'est en réalité que la perpétuation de la misère.

Tu sentiras la vérité de cette parole trop tôt proférée pour qu'elle fût bien comprise:
Dieu, c'est le mal.
Car Dieu, c'est la tyrannie sous toutes ses formes, c'est la propriété avec tous ses accaparements, c'est la divinisation de la souffrance, c'est la négation du droit au bien-être, au bonheur, à la jouissance des biens terrestres. C'est la souillure de nos aspirations physiques, de l'amour, de la génération. C'est la déshumanisation de l'humanité.

Et cette idée, qui ne produit que de la souffrance, de la haine, de l'iniquité, serait nécessaire, fatale!
Ceux qui disent cela et se croient de pensée libre sont des pusillanimes qui n'osent point user de leur raison.
Il est au contraire nécessaire que l'idée de Dieu s'efface et disparaisse. Alors seulement, l'homme sera maître de sa force cérébrale tout entière et appliquera son effort à la réalisation du bien-être général, par l'exploitation solidaire du seul domaine qui soit à sa portée, la terre.

L'esprit désobscurci du préjugé religieux, l'homme exercera sa pensée réellement libre, et pour lui, la vie changera de face. Cette liberté reconquise, il en usera dans toutes les circonstances, les préjugés engourdisseurs disparaîtront un à un et la vraie lumière éclatera.

Voyons maintenant le penseur--déjà libéré du mensonge divin--aux prises avec les autres faux axiomes qui n'en sont d'ailleurs que des résultantes.
* * *

Te voilà au milieu des hommes, tes semblables, et en face de la terre dont, eux et toi, vous devez tirer votre subsistance.
Les hommes sont tes égaux, tu es leur égal.

Ici je te demande un peu d'attention.
Quand tu parles d'égalité, aussitôt on te rabroue, en affirmant que l'égalité est une utopie, que la nature même la dénie, que les hommes viennent sur la terre avec des organismes dissemblables, les uns plus forts, les autres plus débiles; les uns, très intelligents, les autres, de faible cerveau, et de ces prémisses, on part pour justifier les inégalités sociales, la misère en face de la richesse, le salariat et le capitalisme, l'ignorance et l'éducation supérieure, et par suite, la bataille humaine avec ses égorgements et ses épouvantes.

Et l'égalitaire se trouve pris de court et hésite à répondre.
C'est qu'en ce point, comme dans toutes les discussions sociales, nous nous laissons tromper par une définition fausse, passée à l'état de dogme.
L'égalité existe entre les hommes, au point de départ, c'est-à-dire que tous les hommes viennent sur la terre avec la volonté de vivre, avec des besoins matériels et moraux qui sont égaux en principe: l'homme qui a faim est l'égal de l'homme qui a faim. Les nécessités primordiales de l'existence sont les mêmes, et il y a égalité parfaite et complète dans cette formule indiscutable:

--Tous les hommes, sans exception, ont la volonté et le droit de satisfaire leurs besoins et d'utiliser leurs facultés, physiques et morales.
La mesure individuelle de ces besoins et de ces facultés est accessoire. Le fait mathématique--la volonté et le droit de vivre--est égal pour tous.
En cela et en cela seul consiste vraiment l'égalité, et c'est elle qui doit être respectée par l'exercice--appartenant à tous--de ce droit de vivre.
* * *

Ici, Camarade, tu trouves sous tes pieds un terrain solide: fils de la nature, tu as--comme tous tes congénères, ni plus ni moins, mais autant qu'eux--le droit de vivre et ce droit nul ne peut t'empêcher--ni empêcher autrui--de l'exercer.
Or d'où peuvent te venir les moyens de vivre, sinon de la terre. Donc la terre est à toi, comme à tous tes semblables. La faculté de l'exploiter et d'en tirer subsistance est inhérente à ton être, et nul n'a droit de la supprimer.

Donc quiconque s'approprie une partie de cet instrument collectif de travail qu'est la terre commet un acte contraire au principe humain, donc la propriété, c'est-à-dire la main-mise de qui que ce soit sur une portion de terre, est un vol commis au préjudice de la collectivité.
Et voici que la propriété--sacro-sainte--t'apparaît avec son véritable caractère d'accaparement et de spoliation, voici que ce dogme intangible se révèle en son évidence de brutalité et de crime antisocial.

La terre est l'instrument de travail--c'est-à-dire de vie--de tous les hommes. Quiconque se l'approprie vole l'humanité, et quand il prétend donner à ce vol la sanction de la perpétuité, il commet un acte à la fois si illogique et si monstrueux qu'on s'étonne à bon droit qu'il ait pu être perpétré.

Mais pour autoriser, pour éterniser cette iniquité, la Société, depuis des siècles, a créé cette autre iniquité, l'autorité, c'est-à-dire l'appel à la force contre le droit, le recours à la violence contre les justes revendications.
En s'appuyant sur l'idée de Dieu, créateur et propriétaire universel, elle a imaginé, par un habile procédé d'escroquerie, la concession faite par cette puissance mystérieuse au profit de quelques-uns de la terre divisée en parcelles, et de cette injustice première, toutes les injustices ont découlé.

Donc, Camarade, nie la propriété du sol comme tu as nié Dieu, comme tu vas nier tout à l'heure toutes les fantaisies criminelles et persécutrices dont la propriété est la source.
* * *

Par la propriété, la liberté a disparu, depuis le droit d'aller et de venir arrêté par des murs et barrières que défendent des gendarmes et des magistrats, jusqu'à la liberté du travail, le propriétaire étant maître de laisser ses terres en friche et de refuser à quiconque la faculté d'en extraire les éléments nécessaires à l'existence.

La propriété n'est pas seulement le vol, elle est le meurtre, car c'est d'elle que procède l'exploitation de l'homme par l'homme, le droit mensonger du possédant à ne concéder le droit au travail qu'à son profit, en échange d'un salaire dérisoire; elle est la créatrice du prolétariat, la faiseuse de misère, la manifestation atroce et cruelle de l'égoïsme, de l'avidité et du vice, elle est la grande tueuse d'hommes.

La propriété est le meurtre, car c'est en vertu de ce droit prétendu, appuyé uniquement sur la spoliation, sur la conquête et par conséquent sur la force, que des groupes d'hommes se sont déclarés seuls jouisseurs d'une portion plus ou moins vaste du sol, s'en sont prétendus les maîtres absolus, élevant entre leurs territoires respectifs des barrières sous le nom de frontières, et ont créé chez ces groupes, décorés du nom de nations, des sentiments de haine, de rivalité qui se traduisent perpétuellement par les pires violences, assassinats en nombre, incendies, viols et autres manifestations de la bestialité humaine.

C'est le mensonge: car, alors qu'il est inscrit dans les constitutions particularistes que nous subissons que le droit de propriété est sacré et que nul n'en peut être privé, des millions d'hommes sont dépouillés de leur droit à la terre, au profit d'une caste dominatrice et exploiteuse.
La propriété est l'expression de l'égoïsme à sa plus haute puissance: c'est l'usurpation brutale du bien de tous, de la terre qui appartient à la collectivité et sous aucun prétexte légitime ne peut être féodalisée au profit de quelques-uns. C'est d'elle que naissent toutes les injustices, tous les crimes, tous les forfaits dont l'histoire s'ensanglante...

Elle se perpétue par l'héritage qui n'est que la continuation dans le temps d'une première iniquité commise.
* * *

La propriété a double forme, elle s'impose encore sous le nom de capital, et le capital est comme la propriété le vol, le meurtre et l'injustice.

La terre appartenant à l'humanité toute entière, à la collectivité, aussi à l'humanité et à la collectivité appartiennent ses produits.

C'est l'humanité, la collectivité qui mettent en valeur l'instrument terrestre que nous tenons de la nature, et le produit du travail nécessaire, général et collectif, appartient à tous les hommes, sans individualisation possible. Sur les ressources--richesses de toute nature--que fait jaillir du sol le travail humain, tous les hommes ont un droit équivalent, pour la satisfaction aussi complète que possible de leurs besoins matériels et moraux.
* * *

Tu auras beaucoup entendu parler, mon Camarade, de la prise au tas et de bon bourgeois se seront esclaffés devant cette expression quelque peu vulgaire.

Il faut que le tas--collectif--des richesses produites soit assez considérable pour que tous y trouvent leur part légitime. Or que se passe-t-il aujourd'hui? Des gens, s'appuyant sur ce droit de propriété et sur la constitution illégitime d'un capital, amassent pour eux--des tas--dans lesquels ils puisent au gré de leurs caprices, tandis que des millions d'hommes sont dénués de tout.
Ils sont entourés d'une horde de parasites qui repoussent, à coups de lois et à coups de fusil, ceux qui, mourant de faim, font mine de toucher à ces provendes monstrueuses.

Ces capitalistes s'arrogent le droit de laisser pourrir des denrées--c'est leur pouvoir absolu--alors que des centaines d'hommes en vivraient; ils sont les rois, ils sont les maîtres, leur caprice est souverain, ils peuvent, quand ils le veulent, à l'heure choisie par eux, déchaîner la misère et la famine sur la collectivité.
Ce sont des propriétaires qui, de par des coutumes admises appuyées sur la force, décident de la vie ou de la mort des masses prolétariennes.
On a voulu nier que ce fussent les capitalistes et eux seuls qui déchaînent la guerre: quel intérêt eût le peuple allemand à la guerre de 1870? La victoire a augmenté ce qu'on appelle les forces industrielles du pays, c'est-à-dire que se sont constitués un plus grand nombre de groupes capitalistes, fondant d'immenses ateliers, des docks, des usines où les matières nécessaires à la vie, pour ne parler que de celles-là, sont l'objet de tripotages commerciaux qui en décuplent le prix et en rendent l'usage impossible aux prolétaires, parce que l'usinier, le grand industriel, loin de travailler pour la collectivité, ne songe qu'à s'enrichir lui-même--lui et ses actionnaires--au détriment des consommateurs, c'est-à-dire de la grande masse.

Ces entreprises, nous dit-on, fournissent du travail à des millions d'ouvriers: c'est réel, seulement ce travail même auquel on est forcé d'avoir recours donne lieu à une rémunération calculée si avarement que l'ouvrier y trouve à peine de quoi ne pas mourir. Que lui importe la prospérité d'un pays qui ne se traduit que par des budgets impériaux ou des bilans de fortunes particulières, alors que lui-même est toujours pauvre, misérable et sacrifié?
* * *

Qu'il se révolte, qu'il s'empare des matières premières, des usines, qu'il les emploie au bénéfice de la collectivité, c'est la justice.
Mais la propriété, mais le capital ont de longue date pris leurs précautions.
Donnant au groupement des propriétés le nom de patrie, ils ont su inspirer à la foule une sorte de religieuse passion pour une entité invisible qu'ils abritent sous un symbole ridicule, le drapeau.

Le troupeau humain, bête et sentimental, abruti depuis des siècles par l'idée de providence et de droits acquis, s'est laissé prendre à cette fantasmagorie de mensonges, et il admire les armées, brillantes, bruyantes, violentes, qui ont pour mission de défendre les propriétés et les capitaux des accapareurs contre d'autres accapareurs non moins déshonnêtes qu'eux-mêmes.
On invoque pour justifier l'idée de patrie et l'existence des armées la nécessité de la défense légitime: le raisonnement serait juste si les masses prolétariennes étaient appelées au service militaire pour défendre un bien-être acquis et satisfaisant. Mais en est-il ainsi? Que telle nation en écrase une autre, le régime propriétaire et capitaliste en sera-t-il modifié, et la collectivité recouvrera-t-elle ses droits confisqués par les individus?

Point. Victorieuse ou vaincue, toute nation reste soumise au joug de l'exploitation capitaliste, et les arcs de triomphe qu'élèvent les satisfaits ne sont pour la masse que les portes de l'enfer capitaliste.
Seule, la guerre sociale est juste.
Comprends bien, Camarade, je dis sociale--et non civile--parce que la lutte de la justice contre l'iniquité ne se renferme pas dans les limites d'un territoire défini: les exploités du capital--à quelque nation qu'ils appartiennent--sont les adversaires des capitalistes de toutes les nations, sans exception.
La guerre qui a pour but la propriété d'une ville, d'une province, d'un royaume est inique: est juste la guerre qui a pour but l'abolition des privilèges, des exploitations et des spéculations, la reprise de la terre et de ses produits pour la collectivité.

Des alliances peuvent et doivent être conclues entre les exploités de tous les pays--sans souci du nom géographique dont on les affuble--pour jeter bas l'immense et formidable Bastille qui, sous des milliers de formes diverses, symbolise la puissance propriétaire; la patrie du travailleur est partout où le droit règne, elle n'est pas là où l'iniquité est toute-puissante.
Il ne s'agit plus ici d'un territoire quelconque; la patrie a une signification plus haute et profondément humaine. Car la patrie de l'homme, c'est la terre toute entière et elle sera digne de ce titre, c'est-à-dire paternelle à tous, quand, à la suite d'efforts dont le succès ne rentre pas, quoi qu'on en ait dit, dans le domaine des utopies, la terre toute entière sera régie par la justice.
* * *

On te dira encore, Camarade, que tel pays est plus digne que tel autre d'être défendu parce que déjà on y a conquis de vaines libertés politiques qui sont des instruments de progrès, ne te laisse pas troubler par les grands mots.
De par l'organisation propriétaire et capitaliste, les libertés sont employées contre la masse comme outil d'asservissement, et l'habileté des maîtres est telle qu'ils savent défigurer les choses et les mots pour leur attribuer une signification favorable uniquement à leurs intérêts.

Le suffrage universel! Est-ce que tu peux lui proposer le seul problème dont la solution te touche, la reprise de la propriété et l'abolition du capitalisme?
Défie-toi de tous ces vocables ronflants: syndicalisme, retraites ouvrières, fixation des heures de travail. En tout cela, il n'y a que des palliatifs, destinés à laisser subsister la grande iniquité sociale.
Syndicats--groupements des ouvriers qui défendent leurs intérêts contre les patrons--pourquoi des patrons? Pourquoi des parasites? Un seul syndicat, la collectivité travailleuse par elle-même et pour elle-même.

Les retraites ouvrières! C'est l'os qu'on jette aux travailleurs pour que, satisfaits de ne plus mourir d'épuisement et de misère, ils acceptent de, pendant toute leur vie, rester à l'état d'esclaves attachés à la glèbe industrielle. Pas de retraites, mais la répartition équitable et légitime de toutes les ressources terrestres entre ceux qui les produisent.
* * *

Peut-être, Camarade, qui veux travailler au progrès, es-tu surpris de cette franchise. Tu dis que ce qui est acquis est acquis, et que la diminution de souffrance n'est pas à dédaigner.
D'accord, mais n'oublie pas que le libertaire conscient a une mission plus large; assez d'autres opportunistes, qui ont intérêt à la perpétuation de l'état social actuel, sont tout prêts à servir inconsciemment de complices à la malice des politicailleurs.

Tu dois voir de plus haut et plus loin.
Un exemple: Suppose que les socialistes arrivent à obtenir la journée de huit heures. Quelles batailles ne faudra-t-il pas livrer pour que la question soit posée sur son véritable terrain, c'est-à-dire que, tout en ne travaillant que huit heures, l'ouvrier gagne autant qu'aujourd'hui, en ses dix, douze et quatorze heures de labeur.
Admettons même que le capital, s'arrachant un lambeau de ses bénéfices, consente à ce sacrifice et organise le travail par équipes, augmentant ainsi le nombre des salariés et diminuant, à son grand regret, celui des meurt-de-faim...

Est-ce que pour cela le salariat sera plus légitime, est-ce que plus légitime le bénéfice prélevé par un individu ou une société sur la collectivité des travailleurs, est-ce que plus légitime l'opulence des uns en face de la misère des autres, le gavage en face de la privation?
Songes-y bien, dût ton salaire se décupler et ta fatigue diminuer dans les mêmes proportions, la situation n'en serait pas moins injuste, parce qu'elle aurait toujours pour base première le privilège des uns et la soumission des autres.

Et toi, libertaire, tu ne peux être que l'homme de la justice. Sinon, tu n'as pas de raison d'être, reste jacobin, radical, socialiste: tu seras un des défenseurs de l'ordre de choses existant et quand tu voudras le critiquer et verser sur les vices de l'humanité des larmes de crocodile, tu seras un hypocrite et un tartufe.
* * *

La propriété--fondement de l'autorité--a créé tous les vices.
Elle est productrice de paresse, car, sans parler des riches qui s'abstiennent de tout travail et vivent de celui des autres, elle a donné à la masse la haine de l'effort et la volonté de s'y soustraire.

Ne le nie pas, Camarade. Tu ne travailles que parce que tu y es forcé, et tu cherches à tromper ton patron en lui fournissant le moins possible d'huile de bras.
Pourquoi, sinon parce que, sans que tu en aies peut-être la notion positive, tu sens que ton effort profite à un égoïste et à un exploiteur.
Il n'en serait pas de même si tu travaillais pour la collectivité, car tu comprendrais que, de ton effort entier, le bénéfice revient à tous, c'est-à-dire à toi-même.

Que t'importe de bâtir des palais que tu n'habites pas et d'où les laquais te chassent à coups de trique! Mais si tu apportais ta pierre aux édifices collectifs devant abriter tous les hommes et toi-même, avec quel amour tu consacrerais ton énergie à leur beauté, à leur spaciosité, à leurs conditions hygiéniques.

Travailler pour l'humanité avec la conscience qu'on fait partie des bénéficiaires de tout travail, c'est la justification et on pourrait dire la purification de l'effort quel qu'il soit; et avec quelle placidité chacun, sa tâche accomplie, jouirait du bien-être dont il a été l'artisan.
* * *

La propriété a créé le vol: car elle est génératrice de jalousie, d'envie et de haine, avec volonté de revanche.

Pourquoi celui-ci est-il favorisé plutôt que celui-là? Pourquoi, parce que le grand-père ou le père de cet enfant ont amassé des capitaux, le nouveau venu se trouvera-t-il délié de l'obligation que la nature impose à tout homme d'arracher à la terre les ressources nécessaires à sa vie?

Alors celui qui n'a pas rongé son frein s'irrite à voir passer les oisifs qui le narguent; l'éblouissement que lui met aux yeux l'étincellement des richesses auxquelles il n'a aucune part, se mue en lueurs rouges dans son cerveau, et c'est lui que la Société appelle criminel, lorsqu'elle l'a incité, provoqué, bravé!...
Sous tout crime, quel qu'il soit, il y a, à la base, une crime de la société, et pour qu'elle s'arrogeât le droit de punir, il faudrait tout d'abord qu'elle se châtiât elle-même.

La propriété crée l'assassinat: le grand industriel est un dévoreur d'hommes, et il se soucie de leur vie comme de leurs revendications. Dans les hauts-fourneaux, dans les mines, le bétail humain peine et meurt; et chaque goutte de sueur qui tombe, chaque goutte de sang qui coule est par lui monnayée et entassée dans ses coffres.
Elle crée l'assassinat: car à qui lui prend sa vie, le sacrifié rêve de lui prendre la sienne. C'est la propriété, c'est le capital qui ont assassiné le malheureux Watrin, c'est l'égoïsme et la férocité capitalistes qui ont chargé les fusils de Fourmies et de Limoges; et les soldats tueurs ne sont que les exécuteurs des décrets de mort rendus par le capital.

Supprimer la propriété individuelle, c'est régénérer l'humanité, c'est rendre impossibles--parce qu'inutiles--toutes les révoltes dont les manifestations sont qualifiées de crimes: vols et meurtres.
Le jour où, la propriété étant collective, tout sera à tous, pourquoi voler autrui, puisque c'est se voler soi-même? Pourquoi exercer une reprise individuelle par la violence, meurtre ou assassinat, puisque cette reprise s'exercerait sur son propre bien?

Pourquoi envier autrui, puisque les ressources individuelles étant à la disposition de tous, il suffira de vouloir pour avoir?
Et n'oublie pas, Camarade, que ces désirs, ces passions dont l'explosion est au principe de tous les crimes, sont réellement créés, développés, entretenus par l'état de privation qui résulte pour la majorité de l'organisation propriétaire de la Société.

Suppose que tes besoins soient légitimement satisfaits, que tu aies--comme on dit--ton compte, crois-tu que ne diminueraient pas en toi ces appétits, parfois excessifs, que crée la souffrance de la perpétuelle pénurie?
Celui qui n'a pas faim, qui ne subit pas l'angoisse quotidienne du lendemain, celui qui est entouré, non point de luxe--on y viendrait plus tard--mais du confortable relatif sans lequel la vie est un supplice, celui-là n'est plus un envieux, ni un haineux. Il jouit de la vie et est heureux que les autres en jouissent comme lui.
* * *

La propriété crée la dépravation; ceci peut te paraître étrange, parce que tu n'as peut-être jamais réfléchi que l'amour est gangréné jusqu'au fond par le sentiment propriétaire.

L'orientation générale des idées est faussée à ce point que la Société a inventé tout un code--de lois ou d'usages--en vertu duquel l'être humain n'est plus maître de lui-même, de son corps, de ses désirs.

L'homme, affolé par le virus propriétaire, en est arrivé à ce degré d'erreur qu'il admet le droit de propriété d'un être sur un autre être, de l'homme sur la femme, de la femme sur l'homme; et la Société défend l'union de ces deux êtres si n'est intervenu un pacte de vente et d'achat, qu'elle appelle contrat de mariage. Et de ceux qui l'ont signé, chacun devient le propriétaire de l'autre, avec interdiction sous peine de prison--et même de mort--contre celui qui prétend rester maître de sa personne, de sa chair, de son coeur.

En dehors même du mariage, l'amant s'affirme le maître de sa maîtresse et la tue si, lasse de lui, elle entend se donner à un autre; la maîtresse poignarde ou défigure celui qui l'abandonne.
La Société nouvelle, te dira-t-on, sera impuissante contre les crimes passionnels. Non, Camarade. Elle les atténuera, jusqu'au jour où ils disparaîtront tout à fait. Comment? En proclamant le principe de la liberté dans l'amour comme dans les autres actes de la vie.

C'est l'esprit d'égoïsme, exploité par les religions, qui a souillé les manifestations de l'amour en les entourant d'on ne sait quelle apparence repoussante d'indécence et d'obscénité; dès que l'amour ne sera plus classé au nombre des choses défendues, le prurit malsain que les prohibitions développent et surexcitent diminuera de lui-même, et l'amour redeviendra ce qu'il aurait dû toujours être, l'exercice normal d'une faculté légitime. Les enfants ne seront plus la propriété des parents--qui ont déguisé leur tyrannie sous le nom de droit paternel, maternel, familial,--mais seront les membres de la collectivité et par conséquent investis, de par leur naissance même, du droit absolu à la vie, à la richesse, au bien-être universels.
* * *

Il n'est pas une seule des bases--c'est le mot consacré--de la Société qui ne soit étayée sur un tuf d'illusion ou de mensonge.
Ne te dissimule pas qu'à les saper on court des risques; les uns, par conservatisme intéressé, les autres par incompréhension les défendent avec acharnement, avec brutalité.

Prêtres, soldats, magistrats sont au service de ces ennemis de la vérité, jusqu'ici tout-puissants. Demande-toi si tu possèdes l'énergie nécessaire pour leur tenir tête; garde-toi cependant de toute rodomontade. Sois froid, sois calme, sache ce que tu veux et ce que tu fais. Défie-toi de la fausse poésie de l'agitation stérile. Sois précis dans tes desseins et dans tes actes. Que tes résolutions, si tu en as à prendre quelqu'une, soit le résultat si net de tes méditations que rien ne t'en puisse détourner; garde-toi de l'enthousiasme qui n'est le plus souvent qu'une fièvre.

Libertaire, sois libre de passions, sois l'égal de ta raison.
Travaille pour toi-même en travaillant pour tous.
* * *

Je ne te dis pas ce qui sera--car c'est là le secret de l'avenir et nul aujourd'hui ne peut, sans ridicule forfanterie, prévoir la forme des Sociétés futures--mais ce que tu dois être toi-même, pour que le progrès nécessaire se réalise.

En tout temps, en tout lieu, soit le négateur de l'autorité: donc garde-toi bien toi-même d'être autoritaire. Sache vivre avec tes semblables sans désir de domination; sois d'âme solidaire, communiste, libertaire et prêche d'exemple en toutes les circonstances de la vie.
Étant obligé de vivre dans un milieu où toutes les idées de justice sont bafouées, ou tout au moins tenues pour négligeables, ne perds pas une seule occasion de rappeler ce qui devrait être à la place de ce qui est.

Te connaissant d'esprit moyen, mais de bon vouloir complet, je ne te demande ni l'héroïsme ni le martyre. Débats-toi comme tu le pourras pour vivre ta maigre vie, mais en même temps agis en homme qui sait ce qu'il fait, pourquoi il le fait et qui guette toutes les occasions de se libérer du carcan social, en aidant les autres à s'en libérer avec lui.
Surtout ne croie pas à ta supériorité, répète-toi cent fois le jour que tu n'es qu'un apprenti de l'atelier social et que les progrès se réaliseront non par un individu, mais par le groupe sans cesse plus étendu.

Cherche toute ta vie et ne suppose jamais que tu as trouvé; ennemi de toute autorité, n'en crée pas une au dedans de toi-même, car celle-là est la plus tyranique et la plus dangereuse.
Écoute tout, même des plus sots ou des plus criminels, il y a toujours quelque chose à apprendre, ne fut-ce que par le conflit avec la réalité.
* * *

Je conclus, cher Camarade, en te recommandant de ne pas te laisser aller à considérer ce petit manuel comme un évangile. On est beaucoup trop disposé à attribuer à la lettre imprimée un caractère en quelque sorte sacré.
Je n'ai voulu, en soulevant ces questions, que t'inciter à les étudier: n'est un véritable libertaire que celui qui s'est fait lui-même.

Je t'ai simplement montré l'outil de ta rénovation mentale; tous les dogmes se résument en un seul, c'est qu'il n'y a pas de dogmes.
Et là dessus, Camarade, je te souhaite la conscience bien équilibrée, la santé physique et le bien-être conquis par toi en même temps que celui des autres.
Tout pour et par la justice.

* * * * *
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02/11/2011

[Squats d'hier, squats d'aujourd'hui]

par Alain Brolio publié par IndymediaBruxsel en aout 2011


Un ensemble de squats qui a tenu près de trois ans sur un bloc de maisons à front de l'avenue de la Toison d'Or. Un lieu célèbre à l'époque pour ses activités ouvertes au public, notamment celles du "club radical" et de "l'ilôt Soleil" : cabaret et salles d'expo, concerts, cirque, théâtre... Une aventure qui a pris un tournant dramatique avec l'incendie criminel qui a ravagé la maison de la rue des Chevaliers, faisant un mort et plusieurs blessés.
Ce morne terrain vague s'offre encore aujourd'hui à la vue « et au repos » des badauds et consommateurs chics de l'avenue de la Toison d'or... 

In memoriam Igor Tschay

« Les chevaliers et les drapiers » vs TODOR/HERON


Il y a 10 ans.
Les squats du bloc Toison d'Or/Chevaliers/Drapiers avaient déjà fait couler pas mal d'encre, notamment en raison du projet immobilier pharaonique au parfum de scandale auquel les squatteurs s'affrontaient (lire la deuxième partie, « essai d'éclaircissement... »)
Le 11 rue des Chevaliers en particulier, s'était fait connaître pour ses activités ouvertes au public, notamment celles du "club radical" et de "l'ilôt Soleil" : cabaret et salles d'expo, concerts, cirque, théâtre... Une aventure qui a pris un tournant dramatique avec l'incendie criminel qui a ravagé l'immeuble.
Le 30 juillet 2001 aux petites heures du matin, un ou des individus (qui n'ont jamais été identifiés) boutaient le feu à des matelas et meubles aspergés d'un liquide inflammable au pied d'une cage d'escalier.
Igor Tschay, poète et musicien d'origine ukrainienne perdait la vie, se défenestrant en tentant d'échapper aux flammes. Plusieurs autres ont souffert d'asphyxie et de brûlures graves.

Dans la foulée, les autres squats incontrôlés étaient « nettoyés pour raisons de sécurité », et ne subsistaient que les maisons occupées de la rue des drapiers (pour lesquelles un accord se négociait).
Début 2003, respectant les termes du contrat précaire arraché aux promoteurs, les derniers squatteurs faisaient place nette. Qu'on fait les promoteurs depuis ? Le pâté est resté vide pendant environ un an avant qu'ils n'actionnent les pelleteuses pour tout mettre à plat. Et le chancre a accueilli des «événements», «performances», expos itinérantes promotionnelles etc.

Ce morne terrain vague s'offre encore aujourd'hui à la vue « et au repos » des badauds et consommateurs chics de l'avenue de la Toison d'or... Tandis qu'ailleurs, de nombreux sans-grade tentent toujours de faire valoir un droit d'occupation des immeubles à l'abandon, se heurtant invariablement à la logique du profit...


Essai d'éclaircissement d'un imbroglio juridico-financier.
 
Au début des années nonante la société Credicom, dépendant du groupe français Immobilière Hôtelière acquiert un peu plus des deux tiers (6600 m² sur 9000) de l'îlot 24 à Ixelles. Le rachat s'est opéré sur les avoirs de 7 sociétés immobilières de moindre importance, dont 4 au moins étaient en liquidation. Le projet de Crédicom s'incarne dans la société anonyme Todor (la filiale créant une filiale...) fin avril 92, posant un acte d'accroissement du capital qui la rend maître des 22 immeubles et groupes d'immeubles. La valeur d'acquisition du lot s'élève à 3 milliards et demi de francs belges (86,8 millions €). Cela porte la moyenne à 120 millions (300 000 €) par maison, une des plus modestes étant enlevée pour la bagatelle de 190 millions (471 000 €). D'autres opérations d'accroissement du capital suivront, notamment par émission d'obligations, et à l'aide d'emprunts aux banques AnHyp et CGER (1,557 milliard FB). A ce sujet, il est intéressant de noter que Crédicom s'est portée garante des emprunts pour sa filiale, non sur des effectifs réels mais sur les plus-values attendues de son investissement. (cf. De Morgen, 06 01 2001.)
Vers 1995-1996, Credicom déclare cesser ses activités dans l'immobilier, « lâchant » le projet Todor. En même temps elle balaye d'un revers de main les prétentions du fisc qui lui réclame 2,4 milliards (FB), le renvoyant aux anciennes sociétés propriétaires. En 1999, le 20 mai, se joue un acte qui a de quoi étonner -le mot est faible- tout néophyte en matière de transactions financières : ce même jour en l'espace de quelques heures l'ensemble du bien s'échange 3 fois, passant des mains de Todor en faillite à celles d'une société basée en Irlande, pour aboutir dans le sabot d'Heron City (voir le détail ci-après). C'est enfin en juin 99 que la gestion est confiée au courtier Jones Lang La Salle. Les documents notariés et certains courriers à l'adresse des locataires établissent qu'au moins 2 administrateurs se retrouvent dans plusieurs sociétés concernées par l'affaire, changeant de chapeau au gré des transactions.

20 mai 1999. A midi, Todor, par son délégué Monsieur Philippe Bijaoui, loue les immeubles à titre de bail emphytéotique (bail de longue durée, octroyant un droit de jouissance du bien, et qui exonère le locataire d'un certain nombre de responsabilités et charges) à la société Foxside Ltd, SPRL basée à Dublin, Irl. (représentée devant le notaire par Henri Van Zeveren, lui-même précédemment administrateur de ... Crédicom). Bail conclu moyennant une redevance de base de 346 500 000 FB, l'assomption des dettes aux banques AnHyp et CGER, plafonnée à 350 millions de FB, et une redevance annuelle de 1000 euros. A 13h10, Foxside, par la main de son fondé de pouvoir, M. Van Zeveren, cède le droit d'emphytéose à la SPRL Heron City-Toison d'Or, représentée par Monsieur Alan Goldman, résident à Stanmore, Royaume Uni. Selon le « nouveau contrat », le locataire est tenu de remplir les obligations et charges de l'emphytéote cédant, A L'EXCEPTION de la dette de la société Todor. A 14h30, Todor (Philippe Bijaoui) revend le lot à Heron Belgium, SPRL « distincte » de Heron City-Toison d'Or, mais représentée par le même Alan Goldman, au prix de 3,5 millions de FB.
L'un dans l'autre, la passation s'est conclue pour un montant d'environs 700 millions de FB (1,75 millions €), incluant l'échange de la redevance de base (par virements croisés, l'une et l'autre parties reconnaissant avoir reçu les sommes le jour même) et l'estimation de la prime additionnelle « calculée à une date ultérieure sur base des résultats du développement des biens ».
(sources : documents notariés du 23/06/99 auprès de Franck Celis, notaire à Anvers)


Certains observateurs n'hésitent pas à parler de fraude fiscale et de blanchiment d'argent au sujet de cette affaire. D'autres nous diront peut-être que de tels montages sont fréquents, que les bataillons de juristes qui conseillent ces sociétés les aident à manœuvrer aux marges exactes de la légalité. Restent en suspens bon nombre de questions, dont les suivantes :

  • Qu'est-il advenu des dettes envers AnHyp et la CGER, s‘élevant à plus d'1,5 milliard de FB, que les termes du premier bail emphytéotique plafonne à 350 millions, et que le second gomme purement et simplement ?
  • Qu'est-il advenu des charges fiscales d'un montant de 2,4 milliards que Credicom réfutait dans les commentaires de son bilan de l'année 1995 ?
  • Quels sont les liens entre les sociétés qui se sont succédées à la tête du bien ; les divers noms réapparaissant tantôt dans l'une, tantôt dans l'autre sont-ils autant de coïncidences fortuites ?
Depuis l'année 2005 l'ensemble (càd le terrain vague) appartient au groupe néerlandais ProWinko. Et le projet connait un nouvel avatar, rebaptisé « entre-deux-portes », pour lequel d'anciens acteurs (l'architek, motamment) sont à nouveau en lice...

« Heron City ». Contraction de Henri Ronson ; père fondateur de cette multinationale dont l'objet est l'implantation de méga-cités de loisirs - genre de Bruparc à la sauce Disneyland -, complexes de cinema, salles de sports-détente, galeries avec commerces et fast-food... Une première réalisation a vu le jour en 2000 à Madrid.
Les opinions les moins critiques à l'égard de ce type d'ensembles s'accordent pour les préférer en périphérie des villes, plutôt qu'au cœur même de quartiers subissant déjà un charroi important. Deux versions successives du projet « Toison d'Or » ont été écartées en concertation publique à Ixelles, parce que sur-dimensionnées et faisant peser la menace de lourdes nuisances sur le quartier (dues au chantier autant qu'à l'exploitation). La levée de bouclier fut telle que le Bourgemestre sortant, DJDA, est resté seul à défendre, becs et ongles et contre toute logique (hormis celle qui concerne sa carrière et ses avoirs, peut-être) ce projet aux relents de Mc Donaldisation et de culture aseptisée.



Tandis que ces messieurs mijotent leur coup fumant, dans l'îlot la vie continue. Bien avant qu'une poignée de squatteurs viennent troubler la bonne marche des affaires, les habitants et commerçants sont peu inquiétés des divers changement de propriétaire. Certains baux sont reconduits, d'autres contractés à titre précaire (loyer minime contre moindre responsabilité du proprio, et lui épargnant la taxe sur les immeubles vides). Des petits malins mettent à profit ces baux précaires, « locataires principaux » s'assurant des rentes juteuses en sous-louant des chambres d'étudiants aux prix du marché. Par ailleurs, un homme à tout faire, plombier de son état, est chargé de la maintenance technique et reçoit en prêt une maison située dans le centre de l'îlot, en arrière cour de l'immeuble qui abrite les bureaux de Credicom-Todor (et, depuis 1999, Foxside). En fait de concierge, en dehors du maintien en état locatif des parties louées, le bonhomme (que les habitants avaient surnommé Ratman)) désosse systématiquement ce qu'il peut de l'intérieur des immeubles vides: les équipements de bureau restant, radiateurs, sanitaires, plomberie et cuivres, manteaux de cheminée, et jusqu'aux portes et ventaux de certaines maisons (13 à 21, Chevaliers ; 67, Stassart et d'autres). Le tout revendu à son bénéfice exclusif, pour gages de ses bons services. « Gardiennage », joignant l'utile à l'agréable : le travail de démolition est entamé en douce, le déclassement des bâtiments est ainsi rendu irréversible. (bruxellisation ! Pour rappel le terme désigne les moyens mis en œuvre - bris de vitres et du toit, fuites d'eau malencontreuses, incendies circonscrits etc - pour accélérer les effets «  naturels » de pourrissement des bâtiments.)
C'est dans ce contexte qu'interviennent une poignée d'étudiants, chômeurs et employés à faibles revenus, premiers grains de sable dans la mécanique. Sont d'abord récupérés, au début de l'été 2000, les 10, 12 et 14 rue des Drapiers, comme lieux de vie et pour y exercer un certain nombre d'activités culturelles. Dès le début, les nouveaux arrivants ont alerté l'opinion sur le projet spéculatif (campagnes d'info et pétitions dont les remous ont très probablement contribué au renversement de majorité à Ixelles lors des élections communales de l'automne 2000 ; voir * plus bas).
En octobre, un collectif constitué de jeunes issus de milieux divers, artistes plasticiens, musiciens, de cirque et de théâtre, étudiants, s'installe au 11 rue des chevaliers. C'est la maison la plus grande, soustraite in extremis au plombier liquidateur, les couloirs menant au bâtiment voisin (en chantier de démolition) ayant été barricadés au cours d'une réappropriation festive.
Tous ces occupants ont en commun de faibles ressources matérielles, et la nécessité de disposer d'un lieu d'habitation et de locaux pour y exercer leurs disciplines.
Le 14, rue des Drapiers accueille ainsi des conférences-débats organisés par un cercle de l'ULB, des réunion de travail d'associations et une table d'hôtes.
Les 10 et 12 abritent des ateliers de dessin, coiffure, artisanat.
Le 11, chevaliers comprend, en plus d'ateliers d'arts plastiques, de locaux de répétition - musique - danse - théâtre, une salle de spectacle polyvalente et au sous-sol un café-concert où se sont déroulés bien des événements culturels marquants (expos, cabaret-théâtre, concerts, conférences etc.)
Face au groupe Heron et avec l'appui de certains membres du conseil communal, la revendication est posée de pouvoir disposer des lieux jusqu'au jour où une nouvelle affectation leur sera attribuée.
Le gérant Jones Lang Lasalle fait la sourde oreille et assigne en justice de paix tous les habitants et commerçants, aux fins de les expulser. En dépit du rejet en concertation publique du premier projet (mai 2000) et de son clone cosmétique (octobre 2000), les différentes instances - justice de paix et tribunal des référés - donnent raison au groupe et prononcent des ordres de déguerpissement avec préavis d'un mois dans le meilleur des cas. Les hostilités sont allées jusqu'à une expulsion (au 12, rue des drapiers), commandée par huissier, exécutée par un bataillon de robocops et... avortée dans l'heure sur ordre du juge des référés, pour vice de procédure. Celui-ci confirmait néanmoins, quinze jours plus tard, les avis de la juge de paix.
La bataille semble perdue au plan juridique. Peu de politiques et de magistrats à l'époque (encore moins aujourd'hui) s'engagent pour entériner une situation qui écorne le droit de la propriété privée en faveur du droit au logement. Fait significatif , les pratiques d'usure bénéficient de la complaisance de la juge de paix, alors qu'elle malmène sévèrement les fauteurs de trouble : les locataires principaux cités plus haut ont obtenu des délais supplémentaires pour vider les lieux. Malgré des textes de loi - jamais appliqués - et une jurisprudence - parcimonieuse - qui sont autant d'outils théoriques pour le droit au logement et contre la spéculation immobilière, celle-ci tient le haut du pavé...

En apparence, la donne a changé à l'installation de la nouvelle majorité communale à Ixelles. Manifestement les nouveaux édiles ont pris très à cœur la situation, s'émouvant entre autres des brutalités qui ont accompagné la première expulsion. Dans leurs discours inauguraux, plusieurs élus ont rappelé leurs chevaux de bataille électoraux portant sur le droit au logement et la lutte contre les chancres urbains. (* cela expliquant ceci...)

Dès sa mise en place, l'échevin de l'urbanisme a entrepris des démarches auprès du groupe financier. Moyennant l'arrêt des expulsions et la réintégration d'occupants dans les commerces et habitations déjà vidés, la commune se dit prête à reconsidérer le projet et propose de se porter garante pour les loyers, l'entretien et la sécurité des lieux.
En réponse, le promoteur adoucit son comportement, mais tient un double langage. Devant les délégués de la commune, il prétend mener des négociations (tout en exigeant un seul interlocuteur et responsable pour l'ensemble des maisons occupées, ce qui apparaît irréaliste). Attitude de conciliation démentie par un refus de tout dialogue avec les avocats des squatteurs. Jouant ses cartes légales, il fait signifier des préavis d'expulsion auxquelles ceux-ci parent tant bien que mal. Détail croustillant, les locataires principaux et commerçants ont d'ores et déjà été reconduits, contrat en main (entre gens de bien, on peut s'entendre...)
A la mi-juin, le squat de la rue des Chevaliers résistait à une expulsion de manière festive et non-violente. A quelques exceptions près sans doute, et pour des raisons pratiques, les huissiers ne font pas mystère du jour de leur intervention. Cela a permis de rassembler du monde et d'accueillir les officiels, le serrurier et les déménageurs, en fanfare et sous une pluie de confetti. Comme l'organisation du siège avait bénéficié des renforts et de l'expérience d'anciens du centre social de la porte de Hal et autres militants, la maison fut vite déclarée « imprenable sans violence » par le Bourgmestre qui s'était déplacé en personne.
30 juillet, l'aventure prend des allures de cauchemar. On a peut-être échappé à l'hécatombe : par un heureux concours de circonstances, seuls quatre habitants étaient présents cette nuit-là. Ils se sont réveillés au milieu des gaz et des flammes d'un incendie d'une rare violence (dont l'origine criminelle est établie le jour même). Un de nos compagnons est mort pour avoir sauté de sa chambre en feu, un autre est grièvement atteint d'asphyxie et de brûlures.
Les mesures de rétablissement de l'ordre n'ont pas traîné. Sur les cendres encore chaudes, un trio de cols blancs faisait le tour de la propriété. Répondant à des mesures de sécurité exigées par les autorités communales (voire les anticipant), le courtier et gestionnaire Jones Lang Lassalle ne s'est pas fait prier pour barrer tous les accès aux maisons vides ; dès le lendemain de l'incendie un bataillon d'ouvriers se mettait à l'ouvrage. Dans la foulée, le squat de la rue de Stassart, qui accueillait depuis trois jours une partie des sinistrés de l`îlot soleil, a été fermé de manière expéditive.

La consternation a fait place à une tristesse appesantie de rage impuissante. D'autant plus que toutes sortes de rumeurs ont circulé, colportées par une presse avide de sensationnel. On a pu lire des articles avançant des conclusions hâtives sur les responsabilités, ou des détails sordides sur le drame, exagérés ou inventés de toute pièce. Le troisième jour, le Morgen déclarait que « les enquêteurs ont déjà abandonné la piste du propriétaire comme suspect pour l'acte pyromane ». Même si la PJ a immédiatement démenti, au "pays des affaires non élucidées" une telle assertion a de quoi faire grincer des dents : quelques années après, celle-ci arrive à la même conclusion ; l'enquête dans un cul-de-sac, l'affaire est classée sans suite.
Un détail qui nous est resté à tous en travers de la gorge : il est apparu que, aux petites heures, des voisins avaient vu le foyer naissant, mais se sont bornés a appeler les pompiers, sans donner l'alarme...

Ainsi, l'espoir d'infléchir la jurisprudence en faveur du droit d'occuper des immeubles à l'abandon prend un méchant coup dans l'aile.
Au sujet de l'acte criminel, il n'y aurait pas à s'interroger bien loin sur les mobiles possibles. Intimidation? Certains d'entre nous connaissent trop le procédé : bon nombre de squats (à Lille, Genève, Dijon etc.) ont subi des assauts du genre. Même si une folie d'un déséquilibré n'est pas à exclure, même si y voir la riposte du groupe immobilier semble défier le bon sens tant la ficelle est grosse, trop d'intérêts convergents sont en jeu pour croire au fair-play venant de ses gros bonnets. Ouvrir les immeubles vides à la location, même à titre précaire, constitue un risque évident de voir freiner la pression à la hausse sur les loyers.

Durant la décennie qui a suivi s'est affirmée une répression de plus en plus musclée du mouvement squat, du moins celui qui se donne pignon sur rue en revendiquant son droit de manière ostensible.
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10/10/2011

[Pourquoi le socialisme?]

par Albert Einstein, publié par le Monthly Review en mai 1949

Est-il convenable qu’un homme qui n’est pas versé dans les questions économiques et sociales exprime des opinions au sujet du socialisme? Pour de multiples raisons je crois que oui.

Considérons d’abord la question au point de vue de la connaissance scientifique. Il pourrait paraître qu’il n’y ait pas de différences méthodologiques essentielles entre l’astronomie, par exemple, et l’économie : les savants dans les deux domaines essaient de découvrir les lois généralement acceptables d’un groupe déterminé de phénomènes, afin de rendre intelligibles, d’une manière aussi claire que possible, les relations réciproques existant entre eux. Mais en réalité de telles différences existent. La découverte de lois générales en économie est rendue difficile par la circonstance que les phénomènes économiques observés sont souvent influencés par beaucoup de facteurs qu’il est très difficile d’évaluer séparément. En outre, l’expérience accumulée depuis le commencement de la période de l’histoire humaine soi-disant civilisée a été — comme on le sait bien — largement influencée et délimitée par des causes qui n’ont nullement un caractère exclusivement économique. Par exemple, la plupart des grands États dans l’histoire doivent leur existence aux conquêtes. Les peuples conquérants se sont établis, légalement et économiquement, comme classe privilégiée du pays conquis. Ils se sont attribués le monopole de la terre et ont créé un corps de prêtres choisis dans leur propre rang. Les prêtres, qui contrôlèrent l’éducation, érigèrent la division de la société en classes en une institution permanente et créèrent un système de valeurs par lequel le peuple fut dès lors, en grande partie inconsciemment, guidé dans son comportement social.

Mais la tradition historique date pour ainsi dire d’hier ; nulle part nous n’avons dépassé ce que Thorstein Veblen appelait "la phase de rapine" du développement humain. Les faits économiques qu’on peut observer appartiennent à cette phase et les lois que nous pouvons en déduire ne sont pas applicables à d’autres phases. Puisque le but réel du socialisme est de dépasser la phase de rapine du développement humain et d’aller en avant, la science économique dans son état actuel peut projeter peu de lumière sur la société socialiste de l’avenir.

En second lieu, le socialisme est orienté vers un but éthico-social. Mais la science ne peut pas créer des buts, encore moins peut-elle les faire pénétrer dans les êtres humains ; la science peut tout au plus fournir les moyens par lesquels certains buts peuvent être atteints. Mais les buts mêmes sont conçus par des personnalités animées d’un idéal moral élevé et — si ces buts ne sont pas mort-nés, mais vivants et vigoureux — sont adoptés et portés en avant par ces innombrables êtres humains qui, à demi inconscients, déterminent la lente évolution de la société.

Pour ces raisons nous devrions prendre garde de ne pas surestimer la science et les méthodes scientifiques quand il s’agit de problèmes humains ; et nous ne devrions pas admettre que les spécialistes soient les seuls qui aient le droit de s’exprimer sur des questions qui touchent à l’organisation de la société.

D’innombrables voix ont affirmé, il n’y a pas longtemps, que la société humaine traverse une crise, que sa stabilité a été gravement troublée. Il est caractéristique d’une telle situation que des individus manifestent de l’indifférence ou, même, prennent une attitude hostile à l’égard du groupe, petit ou grand, auquel ils appartiennent. Pour illustrer mon opinion je veux évoquer ici une expérience personnelle. J’ai récemment discuté avec un homme intelligent et d’un bon naturel sur la menace d’une autre guerre, qui, à mon avis, mettrait sérieusement en danger l’existence de l’humanité, et je faisais remarquer que seule une organisation supranationale offrirait une protection contre ce danger. Là-dessus mon visiteur me dit tranquillement et froidement : "Pourquoi êtes-vous si sérieusement opposé à la disparition de la race humaine ?"

Je suis sûr que, il y a un siècle, personne n’aurait si légèrement fait une affirmation de ce genre. C’est l’affirmation d’un homme qui a vainement fait des efforts pour établir un équilibre dans son intérieur et qui a plus ou moins perdu l’espoir de réussir. C’est l’expression d’une solitude et d’un isolement pénibles dont tant de gens souffrent de nos jours. Quelle en est la cause ? Y a-t-il un moyen d’en sortir ?

Il est facile de soulever des questions pareilles, mais il est difficile d’y répondre avec tant soit peu de certitude. Je vais néanmoins essayer de le faire dans la mesure de mes forces, bien que je me rende parfaitement compte que nos sentiments et nos tendances sont souvent contradictoires et obscurs et qu’ils ne peuvent pas être exprimés dans des formules aisées et simples.

L’homme est en même temps un être solitaire et un être social. Comme être solitaire il s’efforce de protéger sa propre existence et celle des êtres qui lui sont le plus proches, de satisfaire ses désirs personnels et de développer ses facultés innées. Comme être social il cherche à gagner l’approbation et l’affection de ses semblables, de partager leurs plaisirs, de les consoler dans leurs tristesses et d’améliorer leurs conditions de vie. C’est seulement l’existence de ces tendances variées, souvent contradictoires, qui explique le caractère particulier d’un homme, et leur combinaison spécifique détermine dans quelle mesure un individu peut établir son équilibre intérieur et contribuer au bien-être de la société. Il est fort possible que la force relative de ces deux tendances soit, dans son fond, fixée par l’hérédité. Mais la personnalité qui finalement apparaît est largement formée par le milieu où elle se trouve par hasard pendant son développement, par la structure de la société dans laquelle elle grandit, par la tradition de cette société et son appréciation de certains genres de comportement. Le concept abstrait de "société" signifie pour l’individu humain la somme totale de ses relations, directes et indirectes, avec ses contemporains et les générations passées. Il est capable de penser, de sentir, de lutter et de travailler par lui-même, mais il dépend tellement de la société — dans son existence physique, intellectuelle et émotionnelle — qu’il est impossible de penser à lui ou de le comprendre en dehors du cadre de la société. C’est la "société" qui fournit à l’homme la nourriture, les vêtements, l’habitation, les instruments de travail, le langage, les formes de la pensée et la plus grande partie du contenu de la pensée ; sa vie est rendue possible par le labeur et les talents de millions d’individus du passé et du présent, qui se cachent sous ce petit mot de "société".

Il est, par conséquent, évident que la dépendance de l’individu de la société est un fait naturel qui ne peut pas être supprimé — exactement comme dans le cas des fourmis et des abeilles. Cependant, tandis que tout le processus de la vie des fourmis et des abeilles est fixé, jusque dans ses infimes détails, par des instincts héréditaires rigides, le modèle social et les relations réciproques entre les êtres humains sont très variables et susceptibles de changement. La mémoire, la capacité de faire de nouvelles combinaisons, le don de communication orale ont rendu possibles des développements parmi les êtres humains qui ne sont pas dictés par des nécessités biologiques. De tels développements se manifestent dans les traditions, dans les institutions, dans les organisations, dans la littérature, dans la science, dans les réalisations de l’ingénieur et dans les œuvres d’art. Ceci explique comment il arrive que l’homme peut, dans un certain sens, influencer sa vie par sa propre conduite et comment, dans ce processus, la pensée et le désir conscients peuvent jouer un rôle.

L’homme possède à sa naissance, par hérédité, une constitution biologique que nous devons considérer comme fixe et immuable, y compris les impulsions naturelles qui caractérisent l’espèce humaine. De plus, pendant sa vie il acquiert une constitution culturelle qu’il reçoit de la société par la communication et par beaucoup d’autres moyens d’influence. C’est cette constitution culturelle qui, dans le cours du temps, est sujette au changement et qui détermine, à un très haut degré, les rapports entre l’individu et la société. L’anthropologie moderne nous a appris, par l’investigation des soi-disant cultures primitives, que le comportement social des êtres humains peut présenter de grandes différences, étant donné qu’il dépend des modèles de culture dominants et des types d’organisation qui prédominent dans la société. C’est là-dessus que doivent fonder leurs espérances tous ceux qui s’efforcent d’améliorer le sort de l’homme : les êtres humains ne sont pas, par suite de leur constitution biologique, condamnés à se détruire mutuellement ou à être à la merci d’un sort cruel qu’ils s’infligent eux-mêmes.

Si nous nous demandons comment la structure de la société et l’attitude culturelle de l’homme devraient être changées pour rendre la vie humaine aussi satisfaisante que possible, nous devons constamment tenir compte du fait qu’il y a certaines conditions que nous ne sommes pas capables de modifier. Comme nous l’avons déjà mentionné plus haut, la nature biologique de l’homme n’est point, pour tous les buts pratiques, sujette au changement. De plus, les développements technologiques et démographiques de ces derniers siècles ont créé des conditions qui doivent continuer. Chez des populations relativement denses, qui possèdent les biens indispensables à leur existence, une extrême division du travail et une organisation de production très centralisée sont absolument nécessaires. Le temps, qui, vu de loin, paraît si idyllique, a pour toujours disparu où des individus ou des groupes relativement petits pouvaient se suffire complètement à eux-mêmes. On n’exagère pas beaucoup en disant que l’humanité constitue à présent une communauté planétaire de production et de consommation.

Je suis maintenant arrivé au point où je peux indiquer brièvement ce qui constitue pour moi l’essence de la crise de notre temps. Il s’agit du rapport entre l’individu et la société. L’individu est devenu plus conscient que jamais de sa dépendance de la société. Mais il n’éprouve pas cette dépendance comme un bien positif, comme une attache organique, comme une force protectrice, mais plutôt comme une menace pour ses droits naturels, ou même pour son existence économique. En outre, sa position sociale est telle que les tendances égoïstes de son être sont constamment mises en avant, tandis que ses tendances sociales qui, par nature, sont plus faibles, se dégradent progressivement. Tous les êtres humains, quelle que soit leur position sociale, souffrent de ce processus de dégradation. Prisonniers sans le savoir de leur propre égoïsme, ils se sentent en état d’insécurité, isolés et privés de la naïve, simple et pure joie de vivre. L’homme ne peut trouver de sens à la vie, qui est brève et périlleuse, qu’en se dévouant à la société.

L’anarchie économique de la société capitaliste, telle qu’elle existe aujourd’hui, est, à mon avis, la source réelle du mal. Nous voyons devant nous une immense société de producteurs dont les membres cherchent sans cesse à se priver mutuellement du fruit de leur travail collectif — non pas par la force, mais, en somme, conformément aux règles légalement établies. Sous ce rapport, il est important de se rendre compte que les moyens de la production — c’est-à-dire toute la capacité productive nécessaire pour produire les biens de consommation ainsi que, par surcroît, les biens en capital — pourraient légalement être, et sont même pour la plus grande part, la propriété privée de certains individus.

Pour des raisons de simplicité je veux, dans la discussion qui va suivre, appeler "ouvriers" tous ceux qui n’ont point part à la possession des moyens de production, bien que cela ne corresponde pas tout à fait à l’emploi ordinaire du terme. Le possesseur des moyens de production est en état d’acheter la capacité de travail de l’ouvrier. En se servant des moyens de production, l’ouvrier produit de nouveaux biens qui deviennent la propriété du capitaliste. Le point essentiel dans ce processus est le rapport entre ce que l’ouvrier produit et ce qu’il reçoit comme salaire, les deux choses étant évaluées en termes de valeur réelle. Dans la mesure où le contrat de travail est "libre", ce que l’ouvrier reçoit est déterminé, non pas par la valeur réelle des biens qu’il produit, mais par le minimum de ses besoins et par le rapport entre le nombre d’ouvriers dont le capitaliste a besoin et le nombre d’ouvriers qui sont à la recherche d’un emploi. Il faut comprendre que même en théorie le salaire de l’ouvrier n’est pas déterminé par la valeur de son produit.

Le capital privé tend à se concentrer en peu de mains, en partie à cause de la compétition entre les capitalistes, en partie parce que le développement technologique et la division croissante du travail encouragent la formation de plus grandes unités de production aux dépens des plus petites. Le résultat de ces développements est une oligarchie de capitalistes dont la formidable puissance ne peut effectivement être refrénée, pas même par une société qui a une organisation politique démocratique. Ceci est vrai, puisque les membres du corps législatif sont choisis par des partis politiques largement financés ou autrement influencés par les capitalistes privés qui, pour tous les buts pratiques, séparent le corps électoral de la législature. La conséquence en est que, dans le fait, les représentants du peuple ne protègent pas suffisamment les intérêts des moins Privilégiés. De plus, dans les conditions actuelles, les capitalistes contrôlent inévitablement, d’une manière directe ou indirecte, les principales sources d’information (presse, radio, éducation). Il est ainsi extrêmement difficile pour le citoyen, et dans la plupart des cas tout à fait impossible, d’arriver à des conclusions objectives et de faire un usage intelligent de ses droits politiques.

La situation dominante dans une économie basée sur la propriété privée du capital est ainsi caractérisée par deux principes importants: premièrement, les moyens de production (le capital) sont en possession privée et les possesseurs en disposent comme ils le jugent convenable ; secondement, le contrat de travail est libre. Bien entendu, une société capitaliste pure dans ce sens n’existe pas. Il convient de noter en particulier que les ouvriers, après de longues et âpres luttes politiques, ont réussi à obtenir pour certaines catégories d’entre eux une meilleure forme de "contrat de travail libre". Mais, prise dans son ensemble, l’économie d’aujourd’hui ne diffère pas beaucoup du capitalisme "pur".

La production est faite en vue du profit et non pour l’utilité. Il n’y a pas moyen de prévoir que tous ceux qui sont capables et désireux de travailler pourront toujours trouver un emploi ; une "armée" de chômeurs existe déjà. L’ouvrier est constamment dans la crainte de perdre son emploi. Et puisque les chômeurs et les ouvriers mal payés sont de faibles consommateurs, la production des biens de consommation est restreinte et a pour conséquence de grands inconvénients. Le progrès technologique a souvent pour résultat un accroissement du nombre des chômeurs plutôt qu’un allégement du travail pénible pour tous. L’aiguillon du profit en conjonction avec la compétition entre les capitalistes est responsable de l’instabilité dans l’accumulation et l’utilisation du capital, qui amène des dépressions économiques de plus en plus graves. La compétition illimitée conduit à un gaspillage considérable de travail et à la mutilation de la conscience sociale des individus dont j’ai fait mention plus haut.

Je considère cette mutilation des individus comme le pire mal du capitalisme. Tout notre système d’éducation souffre de ce mal. Une attitude de compétition exagérée est inculquée à l’étudiant, qui est dressé à idolâtrer le succès de l’acquisition comme une préparation à sa carrière future.

Je suis convaincu qu’il n’y a qu’un seul moyen d’éliminer ces maux graves, à savoir, l’établissement d’une économie socialiste, accompagnée d’un système d’éducation orienté vers des buts sociaux. Dans une telle économie, les moyens de production appartiendraient à la société elle-même et seraient utilisés d’un façon planifiée. Une économie planifiée, qui adapte la production aux besoins de la société, distribuerait le travail à faire entre tous ceux qui sont capables de travailler et garantirait les moyens d’existence à chaque homme, à chaque femme, à chaque enfant. L’éducation de l’individu devrait favoriser le développement de ses facultés innées et lui inculquer le sens de la responsabilité envers ses semblables, au lieu de la glorification du pouvoir et du succès, comme cela se fait dans la société actuelle.

Il est cependant nécessaire de rappeler qu’une économie planifiée n’est pas encore le socialisme. Une telle économie pourrait être accompagnée d’un complet asservissement de l’individu. La réalisation du socialisme exige la solution de quelques problèmes socio-politiques extrêmement difficiles : comment serait-il possible, en face d’une centralisation extrême du pouvoir politique et économique, d’empêcher la bureaucratie de devenir toute-puissante et présomptueuse ? Comment pourrait-on protéger les droits de l’individu et assurer un contrepoids démocratique au pouvoir de la bureaucratie ? 



A.Einstein.
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27/08/2011

[Qui peut sauver la Libye de ses sauveurs occidentaux ? Pas la gauche française]

par Jean Bricmont et Diana Johnstone, publié par Le Grand Soir le 21 aout 2011

En mars, une coalition de puissances occidentales et d’autocraties arabes se sont unies pour soutenir ce qui était présenté comme une sorte de petite opération militaire pour « protéger les civils libyens ».

Le 17 mars, le conseil de sécurité de l’ONU a adopté la résolution 1973 qui donnait à cette « coalition de volontaires » un peu particulière le feu vert pour commencer leur petite guerre, en contrôlant d’abord l’espace aérien libyen, ce qui permit ensuite de bombarder ce que l’OTAN a choisi de bombarder. Les dirigeants de la coalition espéraient manifestement que les citoyens libyens reconnaissants sauteraient sur l’occasion fournie par cette « protection » vigoureuse pour renverser Mouammar Kadhafi qui, prétendait-on, voulait « tuer son propre peuple ». En se basant sur l‘idée que la Libye était divisée de façon nette entre « le peuple » d’un côté et « le mauvais dictateur » de l’autre, on s’attendait à ce que ce renversement se produise en quelques jours. Aux yeux des occidentaux, Kadhafi était un dictateur pire que Ben Ali en Tunisie ou Moubarak en Égypte qui étaient tombés sans intervention de l’OTAN et donc Kadhafi aurait dû tomber beaucoup plus vite.

Cinq mois plus tard, il est devenu évident que toutes les suppositions sur lesquels cette guerre se fondait étaient plus ou moins fausses. Les organisations de défense des droits de l’homme ne sont pas arrivées à trouver des preuves des « crimes contre l’humanité » soi-disant commis par Kadhafi contre « son propre peuple ». La reconnaissance du Conseil National de Transition (CNT) comme « seul représentant légitime du peuple libyen » par les gouvernements occidentaux, qui était pour le moins prématurée, est devenue grotesque. L’OTAN s’est engagée dans une guerre civile, tout en l’exacerbant, et sans la faire sortir de l’impasse.

Mais aussi absurde et dénuée de justification que cette guerre puisse être, elle continue. Et qu’est ce qui peut l’arrêter ?

Un des meilleurs livres à lire cet été était l’excellent nouvel ouvrage d’Adam Hochschild To End All Wars, sur la première guerre mondiale et les mouvements pacifistes de cette époque. Il y a beaucoup de leçons d’actualité que l’on peut trouver dans ce livre, mais la plus pertinente est sans doute le fait que, une fois qu’une guerre est commencée, il est très difficile de l’arrêter.

Les hommes qui ont commencé la première guerre mondiale pensaient aussi qu’elle serait courte. Mais même lorsque des millions de gens furent pris dans la tourmente meurtrière et que le caractère absurde de toute l’entreprise devint clair comme de l’eau de roche, la guerre a continué pendant quatre tragiques années. La guerre elle-même engendre la haine et une volonté de revanche. Une fois qu’une grande puissance commence une guerre, elle « doit » la gagner, quelque en soit le coût - pour elle-même mais surtout pour les autres.

Jusqu’à présent, le coût de la guerre contre la Libye pour les agresseurs de l’OTAN est purement financier, et cela est compensé par l’espoir d’un pillage du pays, lorsqu’il sera « libéré » et qu’il payera pour rembourser ceux qui l’ont bombardé. Ce n’est que le peuple libyen qui perd des vies ainsi que son infrastructure.

Pendant la première guerre mondiale, il existait un courageux mouvement d’opposition à la guerre qui a affronté l’hystérie et le chauvinisme de cette période et qui plaidait en faveur de la paix. Ses membres risquaient des attaques physiques ainsi que la prison. La façon dont Hochschild raconte la lutte pour la paix de ces hommes et de ces femmes en Grande-Bretagne devrait servir d’inspiration - mais pour qui ? Les risques impliqués par l’opposition à la guerre en Libye sont minimaux en comparaison de ce qu’ils étaient lors de la guerre de 1914 - 1918. Mais pour le moment, une opposition active est à peine visible.

Ceci est particulièrement vrai en France, pays dont le président Nicolas Sarkozy a pris l’initiative de commencer cette guerre.

Les témoignages s’accumulent de la mort de civils libyens, y compris d’enfants, causée par les bombardements de l’OTAN (voir par exemple la vidéo http://www.youtube.com/watch?v=vtS2qJeeXUA ). Ces bombardements visent l’infrastructure civile, afin de priver la majorité de la population qui vit dans la partie du pays loyale à Kadhafi des biens de première nécessité, de la nourriture et de l’eau, afin de pousser le peuple à renverser Kadhafi. La guerre pour « protéger les civils » est déjà devenue une guerre pour les terroriser et les tourmenter de façon à ce que le CNT soutenu par l’OTAN puisse prendre le pouvoir.

Cette petite guerre en Libye montre que l’OTAN est à la fois criminel et incompétent.

Mais elle montre également que les organisations de gauche dans les pays de l’OTAN sont totalement inutiles.

Il n’y a probablement jamais une guerre à laquelle il était plus facile de s’opposer. Mais la gauche en Europe ne s’y oppose pas.

Il y a trois mois, quand l’hystérie médiatique à propos de la Libye fut lancée par la télévision du Qatar Al-Jazeera, la gauche n’a pas hésité à prendre position. Quelques dizaines d’organisations de gauche françaises et nord-africaines ont signé un appel pour « une marche de solidarité avec le peuple libyen » à Paris le 26 mars (http://menilmontant.typepad.fr/7avous/2011/03/solidarite-ave...). En montrant leur absence totale de cohérence, ces organisations ont simultanément exigé, d’une part, « la reconnaissance du CNT, seul représentant légitime du peuple libyen », et d’autre part « la protection des résidents étrangers et des migrants » qui, en réalité, devaient précisément être protégés des rebelles représentés par ce conseil. Tout en soutenant implicitement des opérations militaires d’aide au CNT, ces groupes appelaient aussi à la « vigilance » à propos de « la duplicité des gouvernements occidentaux et de la ligue Arabe » ainsi que d’une « escalade » possible des opérations militaires.

Les organisations qui signaient cet appel incluaient des groupes d’oppositions en exil libyen, syrien, tunisien, marocain et algérien, ainsi que les Verts français, le NPA, le parti communiste français, le parti de gauche, le mouvement antiraciste MRAP, le parti des Indigènes de la République et ATTAC. Ces groupes représentent pratiquement tout ce qu’il y a d’organisé à la gauche du parti socialiste – qui, de son côté, (à l’exception d’Emmanueli) soutenait la guerre sans même faire appel à la « vigilance ».

Alors que le nombre des victimes civiles des bombardements de l’OTAN augmente, il n’y a aucun manifestation de la vigilance promise « à propos de l’escalade de la guerre » qui sortirait du cadre des résolutions du conseil de sécurité de l’ONU.

Les militants qui, en mars, insistaient pour dire que « nous devons faire quelque chose » pour arrêter un massacre hypothétique ne font rien aujourd’hui pour arrêter un massacre qui n’est pas hypothétique mais bien réel et visible, et perpétré justement par ceux qui « ont fait quelque chose ».

L’erreur fondamentale de ceux qui, à gauche, disent « nous devons faire quelque chose » réside dans l’ambigüité du mot « nous ». S’ils veulent dire « nous » littéralement, alors la seule chose qu’ils pourraient faire serait de mettre sur pied des sortes de brigades internationales pour combattre avec les rebelles. Mais bien sûr, malgré les grandes déclarations selon lesquelles « nous » devons « tout » faire pour soutenir le « peuple libyen », cette possibilité n’a jamais été sérieusement envisagée.

Donc le « nous » signifie en pratique les puissances occidentales, l’OTAN et, avant tout, les États-Unis, qui sont les seuls à posséder les « capacités uniques » nécessaires pour mener une telle guerre.

Les gens qui crient « nous devons faire quelque chose » mélangent en général deux sortes d’exigences : l’une dont ils peuvent s’attendre de façon réaliste à ce qu’elles soient acceptée par les puissances occidentales - soutien aux rebelles, reconnaissance du CNT comme seul représentant légitime du peuple libyen - et une autre dont ils ne peuvent absolument pas s’attendre de façon réaliste à ce que les grandes puissances les acceptent, et qu’ils sont eux-mêmes totalement incapables de mettre en oeuvre : limiter les bombardements à des cibles militaires et à la protection des civils, et rester scrupuleusement dans le cadre des résolutions de l’ONU.

Ces deux types d’exigences se contredisent l’une l’autre. Dans une guerre civile, aucune des deux parties n’est principalement préoccupée par les subtilités des résolutions de l’ONU ou par la protection des civils. Chaque partie veut tout simplement gagner et la volonté de revanche mène souvent à des atrocités. Si l’on « soutient » les rebelles, on leur donne en pratique un chèque en blanc pour faire ce qu’ils jugent nécessaire afin de gagner.

Mais on donne également un chèque en blanc aux alliés occidentaux et à l’OTAN, qui sont peut-être moins avides de sang que les rebelles mais qui ont de bien plus grands moyens de destruction à leur disposition. Et l’OTAN est une immense bureaucratie, dont un des buts essentiels est de survivre. Elle doit absolument gagner, sinon elle a un problème de « crédibilité », ainsi d’ailleurs que les politiciens qui ont soutenu cette guerre ; et ce problème pourrait mener à une perte de financement et de ressources. Une fois que la guerre est commencée il n’y a simplement aucune force en Occident, en l’absence de mouvements anti-guerre déterminés, qui peut obliger l’OTAN à se limiter à ce qui est autorisé par les résolutions de l’ONU. Par conséquent, la deuxième sorte d’exigences de la gauche tombe dans l’oreille d’un sourd. Ces exigences servent simplement à prouver que la gauche pro-intervention elle-même a des intentions pures.

En « soutenant » les rebelles, cette gauche a de fait tué le mouvement anti-guerre. En effet, cela n’a pas de sens de soutenir un camp dans une guerre civile, camp qui veut désespérément être aidé par des interventions extérieures, et, en même temps, de s’opposer à de telles interventions. La droite pro-intervention est bien plus cohérente.

Ce que la gauche et la droite pro-intervention ont en commun est la conviction que « nous » (c’est-à-dire « l’Occident démocratique civilisé « ) avons le droit et la capacité d’imposer notre volonté à d’autres pays. Certains mouvements français (comme le MRAP) qui vivent littéralement de l’exploitation de la culpabilité à propos du racisme et du colonialisme, semblent avoir oublié que beaucoup de conquêtes coloniales se sont faites contre des satrapes, des princes indiens et des rois africains qui étaient dénoncés comme autocrates (ce qu’ils étaient) et ils ne se semblent pas se rendre compte qu’il y a quelque chose d’un peu incongru, pour des organisations françaises, de décider qui sont les « représentants légitimes » du peuple libyen.

Malgré les efforts de quelques individus isolés, aucun mouvement populaire en Europe n’est capable d’arrêter ou même d’affaiblir l’attaque de l’OTAN. Le seul espoir pourrait être un effondrement des rebelles, ou une opposition aux États-Unis, où une décision de la part des oligarchies dominantes de limiter les frais. En attendant, la gauche européenne a raté une occasion de renaître en s’opposant à une des guerres les plus manifestement injustifiables de l’histoire. L’Europe tout entière souffrira de cet échec moral.

Jean Bricmont et Diana Johnstone
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28/06/2011

[Aux citoyens indignés de Grèce et d'Europe!]

par un collectif dont Mikis Théodoraki, Athènes, 26 Mai 2011

Nous saluons les dizaines de milliers, voire les centaines de milliers de nos concitoyens, jeunes pour la plupart, qui se sont rassemblés sur les places de toutes les grandes villes pour manifester leur indignation à l’occasion de la commémoration du mémorandum (accord cadre signe entre le gouvernement grec, l’UE, le FMI et la BCE, en Mai 2010 et renouvelé depuis régulièrement), demandant le départ du Gouvernement de la Honte et de tout le personnel politique qui a géré le bien public, détruisant, pillant et asservissant la Grèce. La place de tous ces individus n’est pas au Parlement, mais en prison.

Nous saluons les premières Assemblées générales qui se déroulent dans les centres de nos villes et la démocratie immédiate que s’efforce de découvrir le mouvement inédit de notre jeunesse. Nous saluons les travailleurs de la fonction publique qui ont entrepris manifestations, grèves et occupations pour défendre un Etat qui, plutôt que du démantèlement prévu par le FMI, a désespérément besoin d’une amélioration et d’une réforme radicales. Par leurs mobilisations, les travailleurs de l’Hellenic Postbank, de la Régie nationale d’électricité et de la Société publique de loterie et de paris sportifs défendent le patrimoine du peuple grec qu’entendent piller les banques étrangères par le truchement de leur gouvernement fantoche à Athènes.


Le pacifisme exemplaire de ces manifestations a démontré que lorsque la police et les agents provocateurs ne reçoivent pas l’ordre d’intervenir, le sang ne coule pas. Nous appelons les policiers grecs à ne pas être les instruments des forces obscures qui tenteront certainement, à un moment donné, de réprimer dans le sang les jeunes et les travailleurs. Leur place, leur devoir et leur intérêt sont d’être aux côtés du peuple grec, des protestations et des revendications pacifiques de celui-ci, aux côtés de la Grèce, et non des forces obscures qui dictent leur politique au gouvernement actuel.

Un an après le vote du mémorandum, tout semble attester son échec. Après cette expérience, on ne peut plus s’autoriser la moindre illusion. La voie qu’a empruntée et continue de suivre le gouvernement, sous la tutelle des banques et des instances étrangères, de Goldman Sachs et de ses employés européens, mènent la Grèce à la catastrophe. Il est impératif que cela cesse immédiatement, il est impératif qu’ils partent immédiatement. Jour après jour, leurs pratiques révèlent leur dangerosité pour le pays.

Il est étonnant que le procureur général ne soit pas encore intervenu contre le Ministre de l’Economie et des Finances, après les récentes déclarations tenues par ce dernier sur l’imminence de la faillite et l’absence de ressources budgétaires. Pourquoi n’est-il pas intervenu suite aux déclarations du président de la Fédération des patrons de l’industrie et de la commissaire européenne grecque Mari Damanaki sur une sortie de l’euro ? Pourquoi n’est-il pas intervenu contre le terrorisme de masse avec lequel un gouvernement en faillite, sous le diktat de la Troïka [UE - FMI - BCE], tente une nouvelle de fois d’extorquer le peuple grec?

Par leur catastrophisme, leurs allusions tragiques et tout ce qu’ils inventent et déblatèrent pour effrayer les Grecs, ils ont réussi à humilier le pays dans le monde entier et à le mener réellement au bord de la faillite. Si un chef d’entreprise s’exprimait de la même façon que le fait le Premier ministre et ses ministres, lorsqu'ils parlent de la Grèce, il se retrouverait immédiatement derrière les barreaux pour malversation grave.

Nous nous adressons aussi aux peuples européens. Notre combat n’est pas seulement celui de la Grèce, il aspire à une Europe libre, indépendante et démocratique. Ne croyez pas vos gouvernements lorsqu’ils prétendent que votre argent sert à aider la Grèce. Ne croyez-pas les mensonges grossiers et absurdes de journaux compromis qui veulent vous convaincre que le problème est dû soi-disant à la paresse des Grecs alors que, d’après les données de l’Institut statistique européen, ceux-ci travaillent plus que tous les autres Européens!

Les travailleurs ne sont pas responsables de la crise; le capitalisme financier et les politiciens à sa botte sont ceux qui l’ont provoquée et qui l’exploitent. Leurs programmes de «sauvetage de la Grèce» aident seulement les banques étrangères, celles précisément qui, par l’intermédiaire des politiciens et des gouvernements à leur solde, ont imposé le modèle politique qui a mené à la crise actuelle.

Il n’y a pas d’autre solution qu’une restructuration radicale de la dette, en Grèce, mais aussi dans toute l’Europe. Il est impensable que les banques et les détenteurs de capitaux responsables de la crise actuelle ne déboursent pas un centime pour réparer les dommages qu’ils ont causés. Il ne faut pas que les banquiers constituent la seule profession sécurisée de la planète!

Il n’y pas d’autre solution que de remplacer l’actuel modèle économique européen, conçu pour générer des dettes, et revenir à une politique de stimulation de la demande et du développement, à un protectionnisme doté d’un contrôle drastique de la Finance. Si les Etats ne s’imposent pas sur les marchés, ces derniers les engloutiront, en même temps que la démocratie et tous les acquis de la civilisation européenne.

La démocratie est née à Athènes quand Solon a annulé les dettes des pauvres envers les riches.Il ne faut pas autoriser aujourd’hui les banques à détruire la démocratie européenne, à extorquer les sommes gigantesques qu’elles ont elle-même générées sous forme de dettes. Comment peut-on proposer un ancien collaborateur de Goldman Sachs pour diriger la Banque centrale européenne? De quelle sorte de gouvernements, de quelle sorte de politiciens disposons-nous en Europe?

Nous ne vous demandons pas de soutenir notre combat par solidarité, ni parce que notre territoire a été le berceau de Platon et Aristote, Périclès et Protagoras, des concepts de démocratie, de liberté et d’Europe. Nous ne vous demandons pas un traitement de faveur, parce que nous avons subi en tant que pays l’une des pires catastrophes européennes dans les années 1940 et nous avons lutté de façon exemplaire pour que le fascisme ne s’installe pas sur le continent.

Nous vous demandons de le faire dans votre propre intérêt. Si vous autorisez aujourd’hui le sacrifice des sociétés grecque, irlandaise, portugaise et espagnole sur l’autel de la dette et des banques, ce sera bientôt votre tour. Vous ne prospérerez pas au milieu des ruines des sociétés européennes.

Nous avons tardé de notre côté, mais nous nous sommes réveillés. Bâtissons ensemble une Europe nouvelle ; une Europe démocratique, prospère, pacifique, digne de son histoire, de ses luttes et de son esprit. Résistez au totalitarisme des marchés qui menace de démanteler l’Europe en la transformant en tiers-monde, qui monte les peuples européens les uns contre les autres, qui détruit notre continent, en suscitant le retour du fascisme.»


Le Comité Consultatif du Mouvement de Citoyens Indépendants «L’Etincelle» / Spith 

 
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