15/11/2010

[Pour sortir de la nasse - (A permanent economic emergency)]

Par Slavoj Zizek publié par Le Monde Diplomatique en novembre 2010.

A Madrid, Athènes, Bucarest ou Paris, la colère populaire témoigne d'une exaspération sociale, d'un profond désir de changement. Manquent encore la stratégie politique permettant de le faire aboutir et l'espérance qu'il adviendra. Faut-il prendre le risque de laisser passer l'occasion au motif que les conditions de sa réalisation n'existent pas encore ? Ou faire le pari que parfois «l'impossible arrive » ?

Les mouvements de protestation qui déferlent en Europe cette année contre les politiques d'austérité — en Grèce et en France, mais aussi, dans une moindre mesure, en Irlande, en Italie, en Espagne —ont donné le jour à deux fictions. La première, forgée par le pouvoir et les médias, repose sur une dépolitisation de la crise : les mesures de restriction budgétaire édictées par les gouvernements sont mises en scène non comme un choix politique, mais comme une réponse technique à des impératifs financiers. La morale, c'est que si nous voulons que l'économie se stabilise, nous devons nous serrer la ceinture. L'autre histoire, celle des grévistes et des manifestants, postule que les mesures d'austérité ne constituent qu'un outil aux mains du capital pour démanteler les derniers vestiges de l'Etat-providence.

Dans un cas, le Fonds monétaire international (FMI) apparaît comme un arbitre ayant à coeur de faire respecter l'ordre et la discipline; dans l'autre. il joue encore une fois son rôle de supplétif de la finance mondialisée.
Si ces deux perspectives contiennent chacune quelques éléments de vérité. l'une comme l'autre sont fondamentalement erronées. La stratégie de défense des dirigeants européens ne tient évidemment pas compte du fait que l'énorme déficit des budgets publics résulte en grande partie des dizaines de milliards engloutis dans le sauvetage des banques, et que le crédit accordé à Athènes servira en premier lieu à rembourser sa dette aux banques françaises et allemandes. L'aide européenne à la Grèce n'a d'autre fonction que de secourir le secteur bancaire privé.
En face, l'argumentaire des mécontents trahit à nouveau l'indigence de la gauche contemporaine : il ne contient aucun volet programmatique, juste un refus de principe de voir disparaître les acquis sociaux.
L'utopie du mouvement social ne consiste plus à changer le système, mais à se convaincre que celui-ci peut s'accommoder du maintien de l'Etat-providence. Cette position défensive appelle une objection difficile à réfuter : si nous demeurons dans les clous du système capitaliste mondialisé, nous n'avons pas d'autre option que d'accepter les sacrifices imposés aux travailleurs, aux étudiants et aux retraités.
Une chose est sûre : après des décennies d'Etat-providence durant lesquelles les coupes budgétaires restaient limitées et toujours accompagnées de la promesse que les choses reviendraient un jour à la normale.

Nous entrons à présent dans un état d'urgence économique permanent. Une ère nouvelle, qui porte en elle la promesse de plans d'austérité toujours plus sévères, d'économies toujours plus drastiques sur la santé, les retraites et l'éducation, ainsi que d'une préconisation accrue de l'emploi. Dos au mur, la gauche doit relever le défi redoutable consistant à expliquer que la crise économique est d'abord une crise politique — qu'elle n'a rien de naturel, que le système existant résulte d'une série de décisions intrinsèquement politiques —, tout en restant consciente que ce système, aussi longtemps que l'on se situe dans son cadre, obéit à une logique pseudo-naturelle dont on ne saurait bafouer les règles sans provoquer un désastre économique.
Il serait illusoire d'espérer que la crise toujours à l'oeuvre n'aura que des conséquences limitées et que le capitalisme européen continuera de garantir un niveau de vie correct à une majorité de la population. Et quelle étonnante conception de la radicalité que de miser sur le seul concours des circonstances pour atténuer les dégâts de la crise... Ce ne sont certes pas les anticapitalistes qui manquent. Nous sommes littéralement submergés de réquisitoires contre les horreurs du capitalisme : jour après jour déferlent les enquêtes journalistiques, les reportages télévisés et les ouvrages à succès consacrés aux industriels qui saccagent l'environnement, aux banquiers corrompus qui s'engraissent de bonus faramineux tandis que leurs coffres siphonnent l'argent public, aux fournisseurs des chaînes de prêt-à-porter qui emploient des enfants douze heures par jour.
Pourtant, aussi tranchantes que ces critiques puissent paraître, elles s'émoussent en sortant du fourreau : jamais elles ne remettent en question le cadre libéral-démocratique au sein duquel le capitalisme exerce ses ravages. L'objectif, explicite ou implicite, consiste invariablement à réguler le capitalisme — sous la pression des médias, du législateur ou d'enquêtes policières honnêtes — et surtout pas à contester les mécanismes institutionnels de l'Etat de droit bourgeois.

Des révolutions... oui, mais à bonne distance

C'est là que l'analyse marxiste conserve toute sa fraîcheur, aujourd'hui peut-être plus que jamais. Pour Marx, la question de la liberté ne se situe pas en première ligne au sein de la sphère politique, celle du moins à laquelle se réfèrent les institutions internationales lorsqu'elles jugent d'un pays : les élections y sont-elles libres, les juges indépendants, les droits de l'homme respectés? La clé d'une liberté véritable est à chercher plutôt dans le réseau « apolitique » des relations sociales, depuis le travail jusqu'à la famille, où ce n'est pas la réforme politique qui apporterait le changement nécessaire, mais une transformation des relations sociales dans l'appareil de production.
Jamais en effet on ne demande aux électeurs d'établir qui doit posséder quoi, ou de se prononcer sur les normes de management en vigueur sur leur lieu de travail. Inutile d'espérer que la sphère politique consente à étendre la démocratie à ces domaines
relégués loin d'elle, en organisant par exemple des banques « démocratiques » sous contrôle des citoyens. Dans ce domaine, les transformations radicales se situent au-delà de la sphère des droits légaux.
Il arrive, bien sûr, que les procédures démocratiques débouchent sur des conquêtes sociales. Mais elles n'en demeurent pas moins un rouage de l'appareil d'Etat bourgeois, dont le rôle consiste à garantir la reproduction optimale du capital. Deux fétiches doivent donc être renversés simultanément : celui des « institutions démocratiques », d'une part, mais aussi celui de leur contrepartie négative, la violence.
Au coeur de la notion marxiste de lutte des classes, l'idée prévaut que la vie sociale «paisible» manifeste la victoire (temporaire) de la classe dominante. Du point de vue des opprimés, l'existence même de 1 'Etat, en tant qu'appareil de la classe dominante, constitue un acte de violence. Le credo selon lequel la violence n'est jamais légitime, mais parfois nécessaire, apparaît largement insuffisant. Dans une perspective radicale et émancipatrice, les termes du postulat devraient s'inverser : la violence des opprimés est toujours légitime — puisque leur statut même résulte d'une violence — mais jamais nécessaire : le choix de recourir ou non à la force contre l'ennemi relève strictement d'une considération stratégique.

Dans l'état d'urgence économique que nous connaissons, il saute aux yeux que nous avons affaire non à des mouvements financiers aveugles, mais à des interventions stratégiques mûrement pesées par les pouvoirs publics et les institutions financières, lesquels entendent résoudre la crise selon leurs propres critères et à leur propre avantage. Comment, dans ces conditions, ne pas envisager une contre-offensive ?
De telles considérations ne peuvent qu'ébranler le confort des intellectuels radicaux. A mener une existence moelleuse et protégée, ne sont-ils pas tentés de bâtir des scénarios-catastrophes pour justifier la conservation de leur niveau de vie? Pour nombre d'entre eux, si une révolution doit avoir lieu, c'est à bonne distance de leur domicile — à Cuba, au Nicaragua, au Venezuela —, afin qu'ils se réchauffent le coeur tout en veillant à la promotion de leurs carrières. Pourtant, avec l'effondrement de l'Etat-providence dans les économies industrielles avancées, les intellectuels radicaux pourraient trouver leur moment de vérité : ils voulaient un vrai changement, maintenant ils peuvent l'avoir.
Rien ne justifie que l'état d'urgence économique permanent conduise la gauche à abandonner le travail intellectuel patient, sans utilité pratique immédiate. Pourtant, progressivement disparaît la fonction véritable de la pensée. Non pas proposer des solutions aux problèmes que rencontre «la société» — c'est-à-dire l'Etat et le Capital —, mais réfléchir à la façon même dont ces questions se posent. C'est-à-dire interroger sur la façon dont nous percevons un problème donné.

Au cours de la dernière période du capitalisme post-1968, l'économie elle-même —la logique du marché et de la concurrence — s'est imposée comme l'idéologie
hégémonique. Dans le domaine de l'éducation, par exemple, l'école représente de moins en moins un service public indépendant du marché, choyé par l'Etat et sanctuaire de valeurs éclairées — liberté, égalité, fraternité. En vertu de la formule liturgique «à moindres coûts, meilleure efficacité », elle s'est laissé envahir par diverses formes de partenariat public-privé. Dans le domaine politique, le système électoral qui organise et légitime le pouvoir paraît de plus en plus se modeler sur la libre entreprise : le scrutin est conçu comme une transaction commerciale au cours de laquelle les électeurs «achètent» l'article susceptible de préserver au mieux l'ordre social, de punir les criminels, etc.
En vertu du même principe, des fonctions réservées jadis à la force publique, comme la gestion des prisons, sont désormais privatisables. L'armée ne repose plus sur la conscription mais sur le mercenariat. Même la bureaucratie d'Etat a perdu son caractère universel hégélien, comme le montre à satiété l'appareil berlusconien. Dans l'Italie d'aujourd'hui, c'est la base bourgeoise qui exerce directement le pouvoir légal, exploitant celui-ci ouvertement et sans scrupules à seule fin de protéger ses intérêts. Il n'est pas jusqu'aux relations de couple qui ne s'adossent aux lois du marché : speed dating, rencontres sur Internet ou agences matrimoniales, les services proposés aux futurs partenaires les incitent à se considérer comme des marchandises, dont il leur incombe de vanter les qualités et de sélectionner les meilleures photos.

Aux confins d'une telle constellation, l'idée même d'une transformation radicale de la société ressemble à un rêve impossible. Mais c'est cet impossible, justement, qui doit nous arrêter et nous faire réfléchir. Aujourd'hui, la répartition entre ce qui est possible et ce qui ne l'est pas s'organise de manière étrange, avec un même excès dans la définition de chaque catégorie. D'un côté, dans le domaine des loisirs et des technologies. On nous martèle que « rien n'est impossible» : nous pouvons jouir d'un vaste éventail de prestations sexuelles, des archives encyclopédiques de chansons, de films et de séries télévisées nous sont accessibles par téléchargement, nous pouvons même voyager dans l'espace (si nous sommes milliardaires). Et on nous promet que, dans un futur proche, il sera «possible» d'optimiser nos capacités physiques et psychiques par la manipulation du génome humain. Même le rêve technognostique de l'immortalité semble désormais à portée de main, par la transformation de nos identités en applications informatiques téléchargeables sur divers appareils.
Dans le domaine socio-économique, en revanche, notre époque se caractérise par la croyance en une humanité parvenue à pleine maturité, ayant su renoncer aux vieilles utopies millénaires et accepter les contraintes de la réalité (entendre : de la réalité capitaliste), avec tous les impossibles qui l'arment. «Vous ne pouvez pas» est son mot d'ordre, son premier commandement : vous ne pouvez pas vous engager dans de grandes actions collectives, qui s'achèveront nécessairement en terreur totalitaire ; vous ne pouvez pas vous accrocher à l'Etat-providence, sous peine de perdre votre compétitivité et de provoquer une crise économique ; vous ne pouvez pas vous couper du marché mondial, sauf à faire allégeance à la Corée du Nord. L'écologie, dans sa version idéologique, ajoute à cet inventaire ses propres interdits, ces fameuses valeurs planchers — pas plus de deux degrés de réchauffement climatique — basées sur des avis d'experts.

« L’impossible arrive »

Aujourd'hui, l'idéologie dominante s'efforce de nous persuader de l'impossibilité d'un changement radical, de l'impossibilité d'une abolition du capitalisme, de l'impossibilité de la création d'une démocratie qui ne se réduirait pas à un jeu parlementaire corrompu, réussissant du même coup à rendre invisible l'antagonisme qui traverse nos sociétés. C'est pourquoi Jacques Lacan, pour surmonter ces barrières idéologiques, substituait à la formule «tout est possible» le constat plus sobre que «l'impossible arrive».
MM. Evo Morales en Bolivie. Hugo Chàvez au Venezuela ou le gouvernement maoïste du Népal sont parvenus au pouvoir par des élections démocratiques « équitables ». Et non par l'insurrection. Leur situation n'en est pas moins « objectivement» désespérée: ils prennent à contre-courant le flux de l'histoire et ne peuvent s'appuyer pour cela sur aucune « tendance objective ». Tout ce qu'ils peuvent faire, c'est improviser dans une situation apparemment sans issue. Mais est-ce que cela ne leur donne pas aussi une liberté exceptionnelle ? Et ne sommes-nous pas tous, à gauche, dans la même galère ?
Notre situation actuelle se situe à l'exact opposé de celle qui prévalait au début du XX siècle, quand la gauche savait ce qu'elle devait faire, mais devait attendre patiemment le moment propice pour passer à l'acte. Aujourd'hui, nous ne savons pas ce que nous devons faire, mais nous devons agir tout de suite, car notre inertie pourrait bientôt avoir des conséquences désastreuses. Plus que jamais. nous sommes contraints de vivre comme si nous étions libres.

SLAVOJ ZIZEK.

Auteur de “Living in the End Times”, Verso, Londres, 2010.
Ce texte reprend une analyse publiée par la New Left Review, ri' 64, Londres, juillet-août 2010.
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06/11/2010

[Du Venezuela à l’Equateur : des signaux préoccupants]

Interview d’Eric Toussaint par Sergio Ferrari publié par le CADTM le 18 octobre 2010.

Malgré une situation globalement favorable, étant donné l’existence de gouvernements progressistes et de mouvements sociaux dynamiques, des signaux préoccupants sont perceptibles dans l’Amérique Latine d’aujourd’hui. La récente tentative de coup d’Etat en Equateur, le 30 septembre passé, ainsi que les résultats électoraux au Vénézuela, quatre jours plus tôt, constituent des signaux qui doivent être correctement interprétés, souligne Eric Toussaint. Militant social et de l’altermondialisme, coordinateur du Comité pour l’Annulation de la Dette du Tiers Monde (CADTM) qui a son siège en Belgique, membre du Comité International du Forum Social Mondial, Eric Toussaint est, de plus, un analyste perspicace de la réalité latino-américaine. Entretien exclusif, réalisé durant sa récente visite en Suisse, invité par le CETIM de Genève et Solidarités.

“L’analyse profonde de l’étape que vit actuellement l’Amérique Latine me donne de grandes inquiétudes, parce que j’ai l’impression que la situation se dégrade”, affirme Eric Toussaint. De nombreux faits récents fondent l’argumentation de l’historien belge, qui les énumère avec une rigoureuse logique analytique.


Equateur et Vénézuela

Le plus récent a été la rébellion policière contre le Président Rafael Correa en Equateur, à la fin septembre 2010. “Il s’agit d’une véritable tentative de coup d’Etat, promue par la police, un secteur de l’armée et comptant avec l’appui de la principale force d’opposition, regroupée autour de l’ancien président Lucio Gutierrez”.

Même si la tentative a échoué, en particulier du fait d’une très mauvaise organisation, elle a mis à jour des faiblesses politiques significatives du gouvernement. La principale, selon Toussaint (qui a conseillé il y a quelques années le président Correa sur le thème de la dette extérieure), “a été la faible mobilisation populaire pour s’opposer au coup”. Même s’il y a bien eu une mobilisation pendant les heures durant lesquelles Correa a été “séquestré” par les rebelles dans l’hôpital où il était soigné, “l’importance de celle-ci à Quito, la capitale, où elle a à peine regroupé quelques 5 à 10’000 personnes, a été beaucoup plus faible que, par exemple, la réaction populaire lors de la tentative de coup d’Etat contre Hugo Chavez en 2002 au Vénézuela, qui avait réunit des centaines de milliers de personnes.”

“Nous l’avions déjà signalé à Correa, pas seulement moi, mais également quelques uns de ses conseillers, ainsi que d’autres personnes de gauche qui l’appuient de manière critique. Il commet une erreur grave en marginalisant les mouvements populaires importants, ce qui inclut des organisations indigènes puissantes, parce qu’il les considère “corporatistes” et manquant d’une vision globale de société”.

Cette distance entre le gouvernement et les acteurs sociaux est également la conséquence des mobilisations qui se sont déroulées durant les trois dernières années, comme celle d’indigènes, de syndicats d’enseignants et de la communauté universitaire qui défend le principe d’autonomie.

S’il est certain que les indices de popularité de Correa ont augmenté après la tentative de coup d’Etat – pour se situer actuellement à plus de 70% - ces enquêtes n’impliquent pas nécessairement “une capacité de mobilisation réelle et populaire afin de défendre le processus en marche”.

Le deuxième signal préoccupant, selon l’analyste belge, est constitué par les dernières élections au Vénézuela, qui constituent la deuxième “défaite” (“et j’insiste à utiliser le mot « défaite » entre guillemets”, souligne Toussaint) du chavisme lors des 10 élections auxquelles il a participé depuis 1998.

Même si la coalition du président Hugo Chavez a obtenu 98 des 165 députés – et conserve ainsi la majorité simple au parlement – “en termes réels cela représente concrètement 50% de l’électorat, un chiffre nettement inférieur au 60% qu’a obtenu le président en 2006” |1|.

“La base la plus ferme et populaire est entrée dans une phase de déception. On assiste à un déplacement des votes et une augmentation de l’abstentionnisme”, affirme-t-il.

“Un temps précieux perdu”

Pour le directeur du CADTM, des faits aux conclusions générales, il n’y a qu’un simple pas conceptuel à faire. “Nous le disons depuis deux ans : en Amérique Latine, les gouvernements progressistes perdent un temps précieux”.

L’ALBA (Alliance Bolivarienne pour les Peuples de notre Amérique) - un Traité Commercial des Peuples - n’a pas avancé et reste pour le moment lettre morte. Il n’existe pas de Banque de l’ALBA et il n’y a pas de programme d’intégration des économies des pays qui adhèrent à l’ALBA, souligne Toussaint.

Ce qui existe, explique-t-il, ce sont des accords bilatéraux importants, comme celui entre Cuba et le Vénézuela pour l’échange de pétrole contre des services de santé et des médecins, le traité entre le Vénézuela et la Bolivie ou encore la politique vénézuélienne de vendre par solidarité du pétrole à un prix inférieur à celui du marché aux pays qui intègrent PETROCARIBE.

La Banque du Sud – qui pourrait être un instrument financier de grande importance pour la région – « est resté sur le papier depuis 2007, dans l’attente de la ratification par au moins quatre parlements des sept pays participants. En attendant, le projet n’avance pas vraiment ».

Les causes sont multiples. Fondamentalement, pour cause de manque d’intérêt, “comme c’est le cas du Brésil, qui possède, avec sa propre Banque de Développement, la BNDES, un portefeuille de prêts très important, qui sert à appuyer les investissements et les contrats des grandes multinationales brésiliennes. Le Brésil voit le projet de la Banque du Sud comme concurrent de sa propre institution, et pour cette raison ne stimule pas son avance”, estime Eric Toussaint.

L’Amérique Latine semble donc être un printemps démocratique couvert par de croissants nuages. Plus précisément, aux dires d’Eric Toussaint, “par le risque d’accumuler des frustrations. Ces processus, ces expériences en marche, ces programmes stratégiques et ces alternatives non concrétisées – comme l’ALBA et la Banque du Sud – peuvent amener à une nouvelle frustration“.

“Les événements de fin septembre en Equateur, les dernières élections au Vénézuela, les énormes attentes populaires reléguées au Brésil durant les huit dernières années, le coup d’Etat au Honduras l’année passée, l’élection de la droite au Chili avec Sébastian Piñera, sont des signaux qui ne peuvent pas ne pas nous préoccuper”, conclut-il.

Sergio Ferrari
Traduction Mathieu Glayre

Notes

|1| La coalition gouvernementale PSUV-PCV a obtenu la majorité simple, 98 des 165 sièges, bien qu’elle a perdu la majorité qualifiée des deux tiers qu’elle possédait depuis 2005. De son côté, l’opposition, regroupée dans la coalition “Table de l’Unité”, a obtenu 33 députés de moins que le chavisme, bien que la différence de votes entre les deux forces a été inférieure à 1%. Il faut également souligner le bloc indépendant de “Patrie Pour Tous”, ex-allié de Chavez. Il a gagné deux députés et il pourra appuyer ou empêcher l’approbation de lois qui requièrent les trois cinquièmes de l’Assemblée, c’est-à-dire, la majorité absolue de 99 députés.

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02/11/2010

[Anarchie et Communisme]

par Carlo Cafiero* publié par Le Révolté en 1880.

(*Membre de la première Internationale, proche de Marx jusqu'à l'exclusion des libertaires.)

Au congrès tenu à Paris par la région du Centre, un orateur, qui s’est distingué par son acharnement contre les anarchistes, disait :
Communisme et anarchie hurlent de se trouver ensemble.

Un autre orateur qui parlait aussi contre les anarchistes, mais avec moins de violence, s’est écrié, en parlant d’égalité économique :
Comment la liberté peut-elle être violée, lorsque l’égalité existe ?

Eh bien ! je pense que les deux orateurs avaient tort.

On peut parfaitement avoir l’égalité économique, sans avoir la moindre liberté. Certaines communautés religieuses en sont une preuve vivante, puisque la plus complète égalité y existe en même temps que le despotisme. La complète égalité, car le chef s’habille du même drap et mange à la même table que les autres ; il ne se distingue d’eux que par le droit de commander qu’il possède. Et les partisans de "l’Etat populaire" ? S’ils ne rencontraient pas d’obstacles de toute sorte, je suis sûr qu’ils finiraient par réaliser la parfaite égalité, mais, en même temps aussi le plus parfait despotisme, car, ne l’oublions pas, le despotisme de l’Etat actuel augmenterait du despotisme économique de tous les capitaux qui passeraient aux mains de l’Etat, et le tout serait multiplié par toute la centralisation nécessaire à ce nouvel Etat. Et c’est pour cela que nous, les anarchistes, amis de la liberté, nous nous proposons de les combattre à outrance.

Ainsi, contrairement à ce qui a été dit, on a parfaitement raison de craindre pour la liberté, lors même que l’égalité existe ; tandis qu’il ne peut y avoir aucune crainte pour l’égalité là où existe la vraie liberté, c’est-à-dire l’anarchie.

Enfin, anarchie et communisme, loin de hurler de se trouver ensemble, hurleraient de ne pas se trouver ensemble, car ces deux termes, synonymes de liberté et d’égalité, sont les deux termes nécessaires et indivisibles de la révolution.

Notre idéal révolutionnaire est très simple, on le voit : il se compose, comme celui de tous nos devanciers, de ces deux termes : liberté et égalité. Seulement il y a une petite différence.

Instruits par les escamotages que les réactionnaires de toute sorte et de tout temps ont faits de la liberté et de l’égalité, nous nous sommes avisés de mettre, à côté de ces deux termes, l’expression de leur valeur exacte. Ces deux monnaies précieuses ont été si souvent falsifiées, que nous tenons enfin à en connaître et à en mesurer la valeur exacte.

Nous plaçons donc, à côté de ces deux termes : liberté et égalité, deux équivalents dont la signification nette ne peut pas prêter à l’équivoque, et nous disons : "Nous voulons la liberté, c’est-à-dire l’anarchie, et l’égalité, c’est-à-dire le communisme."

Anarchie, aujourd’hui, c’est l’attaque, c’est la guerre à toute autorité, à tout pouvoir, à tout Etat. Dans la société future, l’anarchie sera la défense, l’empêchement apporté au rétablissement de toute autorité, de tout pouvoir, de tout Etat : pleine et entière liberté de l’individu qui, librement et poussé seulement par ses besoins, par ses goûts et ses sympathies, se réunit à d’autres individus dans le groupe ou dans l’association ; libre développement de l’association qui se fédère avec d’autres dans la commune ou dans le quartier ; libre développement des communes qui se fédèrent dans la région – et ainsi de suite : les régions dans la nation ; les nations dans l’humanité.

Le communisme, la question qui nous occupe plus spécialement aujourd’hui, est le second point de notre idéal révolutionnaire.

Le communisme actuellement, c’est encore l’attaque ; ce n’est pas la destruction de l’autorité, mais c’est la prise de possession, au nom de toute l’humanité, de toute la richesse existant sur le globe. Dans la société future, le communisme sera la jouissance de toute la richesse existante, par tous les hommes et selon le principe : De chacun selon ses facultés, à chacun selon ses besoins, c’est-à-dire : De chacun et à chacun suivant sa volonté.

Il faut remarquer, – et ceci répond surtout à nos adversaires, les communistes autoritaires ou étatistes – que la prise de possession et la jouissance de toute la richesse existante doivent être, selon nous, le fait du peuple lui-même. Le peuple, l’humanité, n’étant pas des individus capables de saisir la richesse et la tenir dans leurs deux mains, on a voulu en conclure, il est vrai, qu’il faut, pour cette raison, instituer toute une classe de dirigeants, de représentants et de dépositaires de la richesse commune. Mais nous ne partageons pas cet avis. Pas d’intermédiaires, pas de représentants qui finissent toujours par ne représenter qu’eux-mêmes ! Pas de modérateurs de l’égalité, pas davantage de modérateurs de la liberté ! Pas de nouveau gouvernement, pas de nouvel Etat, dut-il se dire populaire ou démocrate, révolutionnaire ou provisoire.

La richesse commune étant disséminée sur toute la terre, tout en appartenant de droit à l’humanité entière, ceux donc qui se trouvent à la portée de cette richesse et en mesure de l’utiliser l’utiliseront en commun. Les gens de tel pays utiliseront la terre, les machines, les ateliers, les maisons, etc., du pays et ils s’en serviront tous en commun. Partie de l’humanité, ils exerceront ici, de fait et directement, leur droit sur une part de la richesse humaine. Mais si un habitant de Pékin venait dans ce pays, il se trouverait avoir les mêmes droits que les autres ; il jouirait en commun avec les autres de toute la richesse du pays, de la même façon qu’il l’eût fait à Pékin.

Il s’est donc bien trompé, cet orateur qui a dénoncé les anarchistes comme voulant constituer la propriété des corporations. La belle affaire que l’on ferait, si l’on détruisait l’Etat pour le remplacer par une multitude de petits Etats ! Tuer le monstre à une tête pour entretenir le monstre à mille têtes !

Non ; nous l’avons dit, et nous ne cesserons de le répéter : point d’entremetteurs, point de courtiers et d’obligeants serviteurs qui finissent toujours par devenir les vrais maîtres : nous voulons que toute la richesse existante soit prise directement par le peuple lui-même, qu’elle soit gardée par ses mains puissantes, et qu’il décide lui-même de la meilleure manière d’en jouir, soit pour la production, soit pour la consommation.

Mais on nous demande : le communisme est-il applicable ? Aurions-nous assez de produits pour laisser à chacun le droit d’en prendre à sa volonté, sans réclamer des individus plus de travail qu’ils ne voudront en donner ?

Nous répondons : Oui. Certainement, on pourra appliquer ce principe : De chacun et à chacun suivant sa volonté, parce que, dans la société future, la production sera si abondante qu’il n’y aura nul besoin de limiter la consommation, ni de réclamer des hommes plus d’ouvrage qu’ils ne pourront ou ne voudront en donner.

Cette immense augmentation de production, dont on ne saurait même aujourd’hui se faire une juste idée, peut se deviner par l’examen des causes qui la provoqueront. Ces causes peuvent se réduire à trois principales :

1. L’harmonie de la coopération dans les diverses branches de l’activité humaine, substituée à la lutte actuelle qui se traduit dans la concurrence ;
2. L’introduction sur une immense échelle des machines de toutes sortes ;
3. L’économie considérable des forces du travail, des instruments de travail et des matières premières, réalisée par la suppression de la production nuisible ou inutile.

La concurrence, la lutte est un des principes fondamentaux de la production capitaliste, qui a pour devise : Mors tua vita mea, ta mort est ma vie. La ruine de l’un fait la fortune de l’autre. Et cette lutte acharnée se fait de nation à nation, de région à région, d’individu à individu, entre travailleurs aussi bien qu’entre capitalistes. C’est une guerre au couteau, un combat sous toutes les formes : corps à corps, par bandes, par escouades, par régiments, par corps d’armée. Un ouvrier trouve de l’ouvrage où un autre en perd ; une industrie ou plusieurs industries prospèrent, lorsque telles ou telles industries périclitent.

Eh bien ! imaginez-vous lorsque, dans la société future, ce principe individualiste de la production capitaliste, chacun pour soi et contre tous, et tous contre chacun, sera remplacé par le vrai principe de la sociabilité humaine : chacun pour tous et tous pour chacun – quel immense changement n’obtiendra-t-on pas dans les résultats de la production ? Imaginez-vous quelle sera l’augmentation de la production, lorsque chaque homme, loin d’avoir à lutter contre tous les autres, sera aidé par eux, quand il les aura, non plus comme ennemis, mais comme coopérateurs. Si le travail collectif de dix hommes atteint des résultats absolument impossibles pour un homme isolé, combien grands seront les résultats obtenus par la grande coopération de tous les hommes qui, aujourd’hui, travaillent hostilement les uns contre les autres ?
Et les machines ? L’apparition de ces puissants auxiliaires du travail, si grande qu’elle nous paraisse aujourd’hui, n’est que très minime en comparaison de ce qu’elle sera dans la société à venir.

La machine a contre elle, aujourd’hui, souvent l’ignorance du capitaliste, mais plus souvent encore son intérêt. Combien de machines restent inappliquées uniquement parce quelles ne rapportent pas un bénéfice immédiat au capitaliste ?

Est-ce qu’une compagnie houillère, par exemple, ira se mettre en frais pour sauvegarder les intérêts des ouvriers et construira de coûteux appareils pour descendre les mineurs dans les puits ? Est-ce que la municipalité introduira une machine pour casser les pierres, lorsque ce travail lui fournit le moyen de faire à bon marché de l’aumône aux affamés ? Que de découvertes, que d’applications de la science restent lettre morte, uniquement parce qu’elles ne rapporteraient pas assez au capitaliste !

Le travailleur lui-même est aujourd’hui l’ennemi des machines, et ceci avec raison, puisqu’elles sont vis-à-vis de lui le monstre qui vient le chasser de l’usine, l’affamer, le dégrader, le torturer, l’écraser. Et quel immense intérêt il aura, au contraire, à en augmenter le nombre lorsqu’il ne sera plus au service des machines ; au contraire, elles-mêmes seront à son service, l’aidant et travaillant pour son bien-être !

Enfin, il faut tenir compte de l’immense économie qui sera faite sur les trois éléments du travail : la force, les instruments et la matière, qui sont horriblement gaspillés aujourd’hui, puisqu’on les emploie à la production de choses absolument inutiles, quand elles ne sont pas nuisibles à l’humanité.

Combien de travailleurs, combien de matières et combien d’instruments de travail ne sont-ils pas employés aujourd’hui par l’armée de terre et de mer, pour construire les navires, les forteresses, les canons et tous ces arsenaux d’armes offensives et défensives ! Combien de ces forces sont usées à produire des objets de luxe qui ne servent qu’à satisfaire des besoins de vanité et de corruption !

Et lorsque toute cette force, toutes ces matières, tous ces instruments de travail seront employés à l’industrie, à la production d’objets qui eux-mêmes serviront à produire, quelle prodigieuse augmentation de la production ne verrons-nous pas surgir !

Oui, le communisme est applicable ! On pourra bien laisser à chacun prendre à volonté ce dont il aura besoin, puisqu’il y en aura assez pour tous. On n’aura plus besoin de demander plus de travail que chacun n’en voudra donner, parce qu’il y aura toujours assez de produits pour le lendemain.

Et c’est grâce à cette abondance que le travail perdra le caractère ignoble de l’asservissement, en lui laissant seulement le charme d’un besoin moral et physique, comme celui d’étudier, de vivre avec la nature.

Ce n’est pas tout d’affirmer que le communisme est chose possible nous pouvons affirmer qu’il est nécessaire. Non seulement on peut être communiste ; il faut l’être sous peine de manquer le but de la révolution.

En effet, après la mise en commun des instruments de travail et des matières premières, si nous conservions l’appropriation individuelle des produits du travail, nous nous trouverions forcés de conserver la monnaie, partant une accumulation de richesses plus ou moins grande, selon plus ou moins de mérite, ou plutôt d’adresse des individus. L’égalité aurait ainsi disparu, puisque celui qui parviendrait à posséder plus de richesses se serait déjà élevé par cela même au-dessus du niveau des autres Il ne resterait plus qu’un pas à faire pour que les contre-révolutionnaires établissent le droit d’héritage. Et, en effet, j’ai entendu un socialiste de renom, soi-disant révolutionnaire, qui soutenait l’attribution individuelle des produits, finir par déclarer qu’il ne verrait pas d’inconvénients à ce que la société admît la transmission de ces produits en héritage : la chose selon lui, ne porterait pas à conséquence. Pour nous qui connaissons de près les résultats auxquels la société en est arrivée avec cette accumulation des richesses et leur transmission par héritage, il ne peut pas y avoir de doute à ce sujet.

Mais l’attribution individuelle des produits rétablirait non seulement l’inégalité parmi les hommes, elle rétablirait encore l’inégalité entre les différents genres de travail. Nous verrions reparaître immédiatement le travail "propre" et le travail "malpropre", le travail "noble" et le travail "ignoble" : le premier serait fait par les plus riches, le second serait l’attribution des plus pauvres. Alors ce ne serait plus la vocation et le goût personnel qui détermineraient l’homme à s’adonner à tel genre d’activité plutôt qu’à un autre : ce serait l’intérêt, l’espoir de gagner davantage dans telle profession. Ainsi renaîtraient la paresse et la diligence, le mérite et le démérite, le bien et le mal, le vice et la vertu, et, par conséquent, la "récompense", d’un côté, et la "punition", de l’autre, la loi, le juge, le sbire et la prison.

Il y a des socialistes qui persistent à soutenir cette idée de l’attribution individuelle des produits du travail en faisant valoir le sentiment de la justice.

Étrange illusion ! Avec le travail collectif, que nous impose la nécessité de produire en grand et d’appliquer sur une large échelle les machines, avec cette tendance, toujours plus grande, du travail moderne à se servir du travail des générations précédentes, - comment pourra déterminer ce qui est la part du produit de l’un et la part du produit d’un autre ? C’est absolument impossible, et nos adversaires le reconnaissent si bien eux-mêmes, qu’ils finissent par dire : "Eh bien ! nous prendrons pour base de la répartition l’heure de travail" ; mais, en même temps, ils admettent eux-mêmes que ce serait injuste, puisque trois heures du travail de Pierre peuvent souvent valoir cinq heures du travail de Paul.

Autrefois nous nous disions "collectivistes", puisque c’était le mot qui nous distinguait des individualistes et des communistes autoritaires ; mais, au fond, nous étions tout bonnement communistes antiautoritaires, et en nous disant "collectivistes", nous pensions exprimer par ce nom notre idée que tout doit être mis en commun, sans faire de différence entre les instruments et matières de travail et les produits du travail collectif.

Mais, un beau jour, nous avons vu surgir encore une nouvelle nuance de socialistes qui, ressuscitant les errements du passé, se mirent à philosopher, à distinguer, à différencier sur cette question, et qui finirent par se faire les apôtres de la thèse suivante :

"Il existe – disent-ils – des valeurs d’usage et des valeurs de production. Les valeurs d’usage sont celles que nous employons à satisfaire nos besoins personnels : c’est la maison que nous habitons, les vivres que nous consommons, les vêtements, les livres, etc., tandis que les valeurs de production sont celles dont nous nous servons pour produire : c’est l’atelier, les hangars, l’étable, les magasins, les machines et les instruments de travail de toute sorte, le sol, matières de travail, etc. Les premières valeurs qui servent à satisfaire les besoins de l’individu – disent-ils – doivent être d’attribution individuelle, tandis que les secondes, celles qui servent à tous pour produire, doivent être d’attribution collective."

Telle fut la nouvelle théorie économique trouvée, ou plutôt renouvelée pour le besoin.

Mais je vous demande, à vous qui donnez l’aimable titre de valeur de production au charbon qui sert à alimenter la machine, à l’huile servant pour la graisser, à l’huile qui éclaire sa marche – pourquoi le refuserez-vous au pain et, à la viande dont je me nourris, à l’huile dont j’assaisonne ma salade, au gaz qui éclaire mon travail, à tout ce qui sert à faire vivre et marcher la plus parfaite de toutes les machines, le père de toutes les machines : l’homme ?

Vous classez dans les valeurs de production la prairie et l’étable qui sert à abriter les bœufs et les chevaux et vous voulez en exclure les maisons et les jardins qui servent au plus noble de tous les animaux : l’homme ?

Où est donc votre logique ?

D’ailleurs, vous-mêmes qui vous faites les apôtres de cette théorie, vous savez parfaitement que cette démarcation n’existe pas en réalité, et que, s’il est difficile de la tracer aujourd’hui, elle disparaîtra complètement le jour où tous seront producteurs en même temps que consommateurs.

Ce n’est donc pas cette théorie, on le voit, qui aurait pu donner une force nouvelle aux partisans de l’attribution individuelle des produits du travail. Cette théorie n’a obtenu qu’un seul résultat : celui de démasquer le jeu de ces quelques socialistes qui voulaient atténuer la portée de l’idée révolutionnaire ; elle nous a ouvert les yeux et nous a montré la nécessité de nous déclarer tout carrément communistes.

Mais enfin abordons la seule et unique objection sérieuse que nos adversaires aient avancée contre le communisme.

Tous sont d’accord que nous allons nécessairement vers le communisme, mais on nous observe qu’au commencement, les produits n’étant pas assez abondants, il faudra établir le rationnement, le partage, et que le meilleur partage des produits du travail serait celui basé sur la quantité du travail que chacun aura faite.

A ceci nous répondons que, dans la société future, lors même que l’on serait obligé de faire le rationnement, on devrait rester communistes : c’est-à-dire le rationnement devrait se faire, non pas selon les mérites, mais selon les besoins.

Prenons la famille, ce modèle du petit communisme (d’un communisme autoritaire plutôt qu’anarchiste, il est vrai, ce qui, d’ailleurs, dans notre exemple, ne change rien).

Dans la famille, le père apporte, supposons cent sous par jour, l’aîné trois francs, un garçon plus jeune, quarante sous, et le gamin seulement vingt sous par jour. Tous apportent l’argent à la mère qui tient la caisse et qui leur donne à manger. Tous apportent inégalement, mais au dîner chacun se sert à sa guise et selon son appétit ; il n’y a pas de rationnement. Mais viennent les mauvais jours, et la dèche force la mère à ne plus s’en remettre à l’appétit et au goût de chacun pour la distribution du dîner. Il faut faire un rationnement et, soit par l’initiative de la mère, soit par convention tacite de tous, les portions sont réduites. Mais voyez, cette répartition ne se fait pas suivant les mérites, car c’est le plus jeune garçon et le gamin surtout qui reçoivent la plus grosse part, et quant au morceau choisi, il est réservé pour la vieille qui ne rapporte rien du tout. Même pendant la disette, on applique dans la famille ce principe de rationnement selon les besoins. En serait-il autrement dans la grande famille humaine de l’avenir ?

Il est évident qu’il y aurait à dire davantage sur ce sujet, si je ne le traitais pas devant des anarchistes.

On ne peut pas être anarchiste sans être communiste. En effet, la moindre idée de limitation contient déjà en elle-même les germes d’autoritarisme. Elle ne pourrait pas se manifester sans engendrer immédiatement la loi, le juge, le gendarme.

Nous devons être communistes, car c’est dans le communisme que nous réaliserons la vraie égalité. Nous devons être communistes, parce que le peuple, qui ne comprend pas les sophismes collectivistes, comprend parfaitement le communisme comme les amis Reclus et Kropotkine l’ont déjà fait remarquer. Nous devons être communistes, parce que nous sommes des anarchistes, parce que l’anarchie et le communisme sont les deux termes nécessaires de la révolution.

Carlo Cafiero

...ce texte et bien d'autres sont disponibles sur infokiosques

P.S.

"Anarchie et communisme" est la reproduction du rapport lu par Carlo Cafiero en 1880 à l’occasion du congrès de la Fédération jurassienne de l’A.I.T. (Association Internationale des Travailleurs) à Chaux-de-Fonds. Ce texte de Cafiero fut publié pour la première fois la même année à Genève, dans le journal anarchiste Le Révolté.

Eléments biographiques (repris et adaptés du site « Le Drapeau Noir »)

Né le 1er septembre 1846 à Barletta, province des Pouilles, en Italie, Carlo Cafiero est issu d’une famille bourgeoise. Il effectue des études de droit puis voyage en France, en Russie et en Angleterre où il se lie d’amitié avec Friedrich Engels. Celui-ci lui fait découvrir le socialisme et le charge, en juin 1871, de consolider les sections de l’Internationale en Italie. A Florence et à Naples, il prend contact avec des groupes de militants, dont Errico Malatesta, et collabore au journal « La Campana » (« La Cloche »). Du 4 au 6 août 1872, à Rimini, il préside la conférence des sections italiennes de l’Internationale qui prend la décision de rompre avec le communisme autoritaire et le conseil général de Londres (qui voulait supprimer l’autonomie des sections). Le 2 septembre 1872, le congrès de La Haye (les sections italiennes n’y assistent pas) marque la rupture définitive entre autoritaires (proches de Karl Marx) et anti-autoritaires (proches de Mikhaïl Bakounine). Carlo Cafiero, présent en tant qu’observateur, dénoncera l’exclusion de Bakounine et de James Guillaume. Il participe ensuite, les 15 et 16 septembre 1872, au congrès international antiautoritaire de Saint-Imier, qui signe en quelque sorte l’acte de naissance du mouvement anarchiste.

En 1877, il participe au mouvement insurrectionnel de la « bande du Matese » qui tente de proclamer le communisme libertaire dans divers villages de la province de Bénévent. Il est arrêté avec ses compagnons, quelques jours plus tard, et passe quinze mois en prison pendant lesquels il traduit « Le Capital » de Marx. Le procès se déroule en août 1878 et se solde par un acquittement général.
A partir de 1883, sa santé mentale se détériore et il sombre peu à peu dans la folie. Après plusieurs internements, il meurt le 17 juillet 1892 à l’asile de Nocera Inferiore (Campanie).
Cafiero était marié à une militante révolutionnaire russe, Olimpiada Evgrafovna Kutuzova.
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