20/07/2010

[Où est la gauche?]

par José Saramago.

Il y a trois ou quatre ans de cela, lors d’une interview à un journal sud-américain, argentin, je crois, j’ai sorti, dans une succession de questions et de réponses, une déclaration dont j’imaginais qu’elle susciterait indignation, débat et scandale -j’étais à ce point naïf-, en premier lieu parmi les troupes locales de la gauche, et, qui sait, se propagerait comme une onde  dans les milieux internationaux, qu’ils soient politiques, syndicaux, ou culturels, et tributaires de la dite gauche. Dans toute sa cruauté, ne reculant en rien face à sa propre obscénité, ma phrase, ponctuellement reproduite par le journal était celle-ci: « La gauche n’a pas la moindre putain d’idée du monde dans lequel elle vit. » A mon intention, délibérément provocatrice , la gauche ainsi interpellée a répondu par le silence le plus glacial.

Aucun parti communiste, par exemple, à commencer par celui dont je suis membre, n’est monté au créneau pour s’insurger ou simplement argumenter sur l’à-propos ou le manque d’à-propos des paroles que j’avais proférées. A fortiori, aucun non plus des partis socialistes qui sont au gouvernement dans leur pays respectifs, je pense surtout à ceux du Portugal et d’Espagne, n’a jugé nécessaire d’exiger des explications à l’écrivain effronté qui avait osé lancer un pavé dans la mare putride de l’indifférence. Rien de rien, silence total, comme si les tombes idéologiques où ils s’étaient réfugiés ne contenaient rien d’autre que poussière et araignées, tout juste un vieil os qui ne pourrait même pas servir de relique. Pendant quelques jours je me suis senti exclu de la société humaine comme si j’étais un pestiféré, victime d’une sorte de cirrhose mentale, qui ne sait plus ce qu’il dit. J’en étais même arrivé à penser que la phrase compatissante qui n’allait pas manquer de circuler parmi ceux qui se taisaient serait plus ou moins celle-ci: « Le pauvre, à quoi pouvait-on s’attendre à cet âge ? » Il est clair qu’ils ne me trouvaient pas à la hauteur pour donner mon avis.


Le temps a passé, le temps a passé, l’état du monde est devenu de plus en plus compliqué, et la gauche impavide, a continué à jouer les rôles qui, au pouvoir ou dans l’opposition, lui avaient été distribués. Et moi, qui entre-temps avait fait une autre découverte, à savoir que Marx n’avait jamais eu autant raison qu’aujourd’hui, j’ai imaginé, quand il y a un an a éclaté l’escroquerie cancéreuse des hypothèques aux Etats- Unis, que la gauche, où qu’elle fut, si elle était encore vivante, allait enfin ouvrir la bouche pour dire ce qu’elle pensait de l’affaire. 

J’ai l’explication: la gauche ne pense pas, n’agit pas, ne risque pas. Il s’est passé ce qui s’est passé ensuite, jusqu’à ce jour, et la gauche, lâchement, continue à ne pas penser, à ne pas âgir, à ne pas risquer. Ne vous étonnez donc pas de l’insolente question du titre: « Où est la gauche?  »
Je ne verse pas d’obole, j’ai déjà payé bien trop cher mes illusion.

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