31/05/2010

[Facebook est une dictature obscurantiste]

par Laurent Chambon - publié par Minorité le Samedi 22 mai 2010

La semaine dernière, j’ai décidé de fermer mon compte Facebook, malgré les photos, les vidéos, les centaines d’amis, les liens et les messages échangés. Cela faisait quelques semaines que je me tâtais, mais que je n’osais pas: Facebook est en train de devenir un outil tellement essentiel à notre vie en ligne que ne plus avoir de compte FB me fait penser au bannissement antique. Je n'ai pas choisi de fermer mon compte par avant-gardisme poseur ou par snobisme parce que même les beaufs ont leur profil FB, mais pour sauver ma peau.

Avant de parler de la mort de la confidentialité ou des divers niveaux de transparence, il faut comprendre que Facebook est une vraie révolution sociale. Pas uniquement pour ce qu’il est, mais pour ce qu’il est en train de devenir. Avant internet, choisir ses amis était un processus compliqué, car la distance physique mettait fin à la relation: à part passer du temps au téléphone (c’était alors hors de prix), il n’y avait que le fax (pour les nantis) ou la poste (pour le peuple) pour s’échanger des documents et communiquer. Je me souviens que j’envoyais des cassettes de mix à mes amis: si j’étais à l’étranger, il fallait une semaine pour que la cassette leur parvienne, et s’ils y répondaient dans la journée, une semaine après j’avais leurs réactions et commentaires. Deux semaines pour dire «j’adore cette chanson» et qu’on me réponde «ouais c’est super».

Avec Facebook, on peut partager en direct des vidéos, des musiques, des liens, papoter dans une petite fenêtre, s’envoyer des sourires ou se tirer la langue même si on ne vit pas à côté les uns des autres. Ça ne remplace pas le temps qu’on passe en vrai avec ses amis, à écouter de la musique ensemble sur le canapé, à se raconter nos histoires ou à partager un repas, mais cela le prépare en amont et permet de maintenir la relation en forme par la suite.

Mon expérience est que Facebook ne permet pas vraiment de se faire de nouveaux amis, mais d’approfondir les relations amicales que l’on a déjà. Dans mon cas, Facebook est aussi un moyen de maintenir l’amitié que j’ai avec des personnes qui vivent au loin, dans mon pays d’origine comme avec ceux et celles qui vivent aussi à l’étranger. Bien plus pratique que l’email, plus complet que MSN ou iChat, Facebook est déjà un outil social essentiel.

Mieux, les ingénieurs et mercateux de la firme américaine ont proposé une mutation qui est en passe de rendre Facebook essentiel à notre vie sociale. Avec les liens «J’aime» qu’on va pouvoir partager avec nos amis en dehors du site, il va se produire une synergie de nos passages en ligne: comme on aime savoir ce que nos amis sont en train de lire ou d’écouter quand on leur rend visite, on va aimer savoir ce qu’ils lisent, regardent et écoutent quand ils sont en ligne.

Les adolescents, en particulier, vont adorer. Quand j’étais ado, à la fin des années 1980, je passais des heures avec les copines à parler de Duran Duran et de A-ha, de lire les notes des pochettes de disques et de regarder avec adoration des vidéos que nous avions fait venir à grand frais d’Angleterre. J’imagine très bien les ados d’aujourd’hui partager l’essentiel de leurs coups de coeur musicaux et cinématographiques avec leurs amis, tchatter sans fin sur la robe minimaliste de Lady Gaga, la grosse caisse du nouveau Black Eyed Pea ou des choses dans le genre. Dès qu’un aura découvert un truc «génial», tous les autres seront au courant et adoreront aussi, ou au contraire détesteront. Car c’est comme ça que ça fonctionne, les ados: en meutes idiotes. Je sais de quoi je parle, moi aussi j’ai eu été ado.

Dans la plupart des articles critiques envers Facebook, on pleure notre vie privée. C’est vrai, le niveau de contrôle de ce qu’on veut révéler, et à qui, est insuffisant. Mark Zuckerberg, le fondateur de FB, a beau déclarer que la vie privée c’est du passé, on n’est pas non plus obligé de partager ses idées. Surtout, on devrait pouvoir avoir la possibilité de changer d’avis, de cacher certaines parties à certaines personnes, les montrer à d’autres, exactement comme on fait dans la vie: on ne raconte pas la même chose de la même façon à sa mère, à ses collègues et à ses potes.

Mais connaissant l’avidité de ses investisseurs et l'opportunisme de Zuckerberg et de ses sbires, ce problème va être réparé: c’est plus facile de vendre un peu de votre vie privée que de tout exposer à n’importe qui et de risquer de perdre des clients. La question de la confidentialité en ligne va donc être résolue, car Facebook ne peut pas se permettre, symboliquement, politiquement ou économiquement, de devenir le grand méchant loup du net. Le lynchage du vilain Bill Gates, le-monopoliste-sans-cœur, ou la perte de réputation récente de Steve Jobs, gourou-devenu-dictateur-qui-n'aime-pas-le-porno, ont je crois servi de leçon à Zuckerberg.

Non, les vrais problèmes sont ailleurs.


Facebook, ça prend plein de temps.

Trop, en fait. Beaucoup trop.

Le premier problème, c’est l’efficacité réelle d’un tel site social. C’est super d’aller mater ce que font les gens, de les voir dans des situations ridicules, de se marrer de leurs goûts de merde ou de se demander qui est vraiment leur ami pour de vrai. C’est super d’échanger instantanément des vidéos, des liens de lolcats et le nouveau tube de Kylie avec ses copines. Mais après des heures à rigoler tout seul derrière son écran, on se dit qu’on aurait quand même préféré papoter avec Pierre sur Skype ou aller boire un coup avec Paul au café d’à côté. Ou inviter Jacques à manger ce couscous dont personne ne comprend la recette. Être sur FB, c’est être comme les vieilles qui passent leur temps à la fenêtre à épier les autres car cela fait longtemps qu'il ne se passe plus rien dans leur vie. Spammer les gens avec ses photos et passer son temps à mettre son profil à jour, c’est encore plus effrayant: c’est comme passer son temps avec un faux micro devant la glace à avoir l’air cool en chanteuse-à-succès-que-tout-le-monde-adule-alors-que-personne-n'y-croyait-même-pas-sa-mère. Franchement...

En fait, le vrai frein à la vie en ligne, c’est la vie IRL. Car si c’est super de s’amuser sur Facebook, c’est infiniment mieux de voir les gens en vrai. On le voit avec la communauté gay: internet a tué les bars homos traditionnels, ceux où le serveur méchant vous arnaquait avec son coca sans bulles et trop de glaçons en vous tirant la tronche, car internet c’est plus simple et moins cher pour lever un mec. Mais les cafés sympathiques, les soirée Bingo avec dragqueen et les parties avec de la bonne musique sont en train de tuer internet, car on n’a pas besoin que de sexe, mais aussi de rigoler, de danser ensemble et de voir des gens en chair et en os. Quitte à ce que ça se transforme en sexe éventuellement.

La plupart des sites gay sont devenus une sorte de zoo où tout le monde cherche à savoir si son voisin en a vraiment une grosse et à extorquer les photos à poil comme autant de trophées: les mecs sympa et/ou normaux ont disparu et ont depuis longtemps laissé le champ libre aux freaks qui mentent sur leur âge, sur leurs mensurations et l’état de leur personnalité.

Quant à la propagande du succès viral grâce aux sites en ligne, le masque a commencé à tomber. MySpace n’a pas spécialement boosté la carrière musicale de groupes qui n’avaient pas auparavant signé avec une grosse maison de disques. Twitter n’a pas eu d’effet mesurable sur le nombre de voix récoltées par les politiciens en ligne, et ce n’est pas faute de twitter 50 fois par jour. Facebook n’a pas accru votre popularité: ces 800 amis ne sont pas tous vos amis, en fait. Facebook n’est pas le miracle dont nous parle la presse qui décidément n’y comprend pas grand chose: ça prend beaucoup de temps et ça ne rapporte pas tant que ça, ni en buzz, ni en amis, ni en opportunités de carrière.



À force de subir les tchats intempestifs des Ghanéen(ne)s qui cherchent un mari thuné en Europe ou se taper les commentaires débiles de ceux qui n’ont rien d’autre à faire de leur journée, les gens qui par ailleurs on une vraie vie vont se tourner vers autre chose. Car ce qui plaît aux troupeaux d’ados grégaires/rebelles n’est pas forcément ce dont rêvent les adultes équilibrés qui ont aussi une vie familiale et amicale normale.

Personnellement, j’ai décidé de me concentrer sur mes vrais amis, et d’utiliser le temps que je passais à lire des profils d’inconnus pour organiser des bouffes, aller avec les chiens à la plage et m’occuper de mon mari.


Facebook est une dictature.

L'arbitraire total y règne, ainsi que la loi du plus fort.

L’autre problème, et selon moi, le plus sérieux, c’est celui de l’équilibre des pouvoirs.

Il y a deux mois, le profil de Didier Lestrade a été fermé. Il a probablement partagé un homme nu de trop avec ses amis, il a peut-être été dénoncé par des folles jalouses, un assistant de Delanoë qui voulait venger son maître ou des membres d’une secte chrétienne quelconque qui n'ont toujours pas digéré Act Up et le coup du préservatif rose sur l'obélisque. Who knows… Les robots de Facebook ont mis son compte hors ligne sans qu’on sache pourquoi. Plus d’amis, plus de photos, plus de liens: Didier a simplement disparu du net. Babaille Didier. Après des emails de protestation d’un peu tout le monde, son compte a été rouvert, on ne sait ni pourquoi ni par qui, mais ça a été une sacrée leçon.

De plus en plus de gens sont ainsi bannis tous les jours, pour un mot de travers, une photo malvenue, ou parce qu’ils ont été dénoncés par des gens malintentionnés. On parle beaucoup de ces groupes intégristes qui font fermer les pages et les profils des laïcs et des progressistes dans le monde arabe. Ou des chrétiens intégristes qui sonnent l’alarme de Facebook contre leurs ennemis, qu’ils soient pour la liberté de l’avortement ou le mariage des couples de même sexe. Un robot reçoit des messages, il ferme le compte, et ensuite tout dépend du bon vouloir d’un employé de Facebook, qui ne parle pas forcément votre langue, et qui suit des règles qui sont tout sauf évidentes.

Facebook est en train de devenir un morceau essentiel de notre socialisation en ligne, mais nos données personnelles, notre sécurité en ligne et notre existence sociale sur internet dépendent de dénonciations incontrôlables, de robots sans âme qui voient de la nudité partout ou de petites mains lointaines contres lesquels il n’y a aucun recours. Une dictature, c’est un endroit où des gens que vous ne connaissez pas peuvent vous priver de liberté et de vie sociale sans raison, à tout moment. C’est exactement ce qu’est Facebook: une entreprise à but lucratif qui peut vous bannir à tout moment, sans raison claire, et sans recours. En tant que citoyen français, résidant aux Pays-Bas, je n’ai aucun moyen de récupérer ma vie en ligne si Facebook décide, pour une raison ou une autre, de me couper de mes amis, de confisquer mes photos et mes liens. Pas un juge, pas un policier, pas un élu n’a le moyen de m’aider.

Les gens qui militent pour la séparation des pouvoirs, l’indépendance de la justice et les libertés publiques dans leur pays acceptent d’être traités comme les sujets d’une dictature obscurantiste juste parce que c’est cool, que le logo bleu est impeccable et que la Californie est un État sympa et ensoleillé, et que Facebook c’est vraiment trop moderne. Moi, je refuse de voir une partie de ma vie sociale dépendre du bon vouloir d’une société basée à 9.000 kilomètres de chez moi, sans règles claires ni organes de contrôle indépendants.

On parle d’un projet de réseau social alternatif décentralisé, open source où chacun peut contrôler ses propres données. Il a levé assez de fonds pour démarrer, et on parle de l’automne 2010 pour la mise en ligne bêta si tout va bien. Je croise les doigts pour qu’il soit aussi facile d'utilisation que Facebook, et qu’il devienne un succès. En attendant, il va falloir que j’organise ma vie sociale en ligne autrement, avec Adium, ma boîte à mails comme en 1994, de liens envoyés à la main et de morceaux de musique partagées un par un avec ceux dont la boîte de réception accepte des fichiers assez gros.

Voilà. Deux semaines déjà, mon compte a normalement été supprimé définitivement si FB ne me raconte pas des salades, et je vis toujours. À votre tour de vous demander si votre présence en ligne passe nécessairement par le géant bleu.

Laurent Chambon

Laurent Chambon est docteur en sciences politiques, spécialiste des minorités en politique et dans les médias, ancien élu local travailliste à Amsterdam et chercheur en sciences politiques, et est co-fondateur de Minorités.

5 commentaires:

Anonyme a dit…

j'aime bcp cet article. Dommage qu'il n'y ait pas un onglet "j'aime" et que je ne puisse pas le poster sur Facebook...

Activista a dit…

En effet, nous allons y remédier...

Anonyme a dit…

Il est des dictatures plus facile à quitter que facebook. Au mieux, c'est un bon entrainement.

Anonyme a dit…

Très intéressant cet article. Je me rends compte que je deviens mi-même toujours plus dépendante de fb, alors qu'avant je ne l'ouvrais même pas. Mais je préfère encore passer des heures sur les sites de chat, pour parler avec quelqu'un, plutôt que regarder la vie des autres su fb: même si les deux choses sont inutiles, lorsqu'on utilise le chat on est encore actif, on interagit avec quelqu'un!

act a dit…

Sur fb beaucoup d'amis "interagissent" tout autant mais c'est dans la rue que des camarades remportent les victoires.
Alors comme ça vous bossez pour bazoocamlot?:)