23/12/2010

[Menace sur les acquis sociaux : les vrais enjeux de la réforme de l’Etat belge]

Par Gregory Mauzé publié par www.michelcollon.info le 16 décembre 2010

En Belgique, les négociations pour réformer le fédéralisme belge piétinent, devant l’intransigeance des séparatistes flamands de la N-VA. Alors que partis et médias des deux côtés de la frontière linguistique livrent une lecture surtout communautaire de la crise, certains privilégient une analyse en termes socio-économiques et idéologiques : Derrière les revendications flamandes pour plus d’ autonomie, c'est la solidarité entre les travailleurs que l’on tenterait de briser.


Pour l’opinion publique francophone, la crise politique qui paralyse le pays depuis six mois porte un nom : Bart De Wever. Cet imposant quadragénaire au visage poupin est le président du parti qui, depuis le 13 juin dernier, est le plus puissant de Flandre : la N-VA (« Alliance Néo-Flamande », droite nationaliste). C’est lui qui, après deux mois de tractations politiques, claqua la porte des négociations, devant « l’intransigeance des francophones ». Il accuse ces derniers de vivre aux crochets de la Flandre – reprenant là une rengaine habituelle des nationalistes flamands – et de rechigner à sortir du « fédéralisme d’argent de poche ». Un point de vue généralement relayé par la presse flamande.

Si la N-VA peut être à juste titre accusée de prolonger le blocage politique, il serait réducteur d’appréhender cette crise uniquement à l’aune de l’opposition séculaire entre flamands et francophones. Les médias en offrent ainsi trop souvent une lecture exclusivement communautaire, et opposent deux communautés aux intérêts et cultures politiques divergents. Cette analyse, qui fait en partie appel à l’émotion, peut présenter pour eux quelque intérêt – notamment en termes d’audience et de lectorat, certains journaux optant volontiers pour un ton racoleur. Mais elle risque d’occulter des enjeux autrement plus fondamentaux, d’ordres sociaux et économiques, et qui transcendent le clivage linguistique.

Car outre le fait d’être le champion de l’autonomie flamande, la N-VA est surtout l’un des partis les plus libéraux de l’échiquier politique belge. « Le Voka (ndlr : l’union des entreprises flamandes) est mon patron », aurait ainsi affirmé Bart De Wever durant les négociations en vue de la fameuse « réforme de l’Etat ». La lecture du programme électoral de ce parti présente d’ailleurs de fortes similitudes avec les recommandations de l’organisation patronale : suppression des pré-retraites, limitation des allocations de chômage dans le temps, régionalisation de l’ impôt sur les personnes physiques (IPP), calcul du temps de travail sur base annuelle (et non plus hebdomadaire), réduction du nombre de fonctionnaires, allègement des charges patronales, etc.[1] Il convient donc de se pencher sur l’agenda social caché du parti jaune et noir qui, au-delà des divergences linguistiques, inquiète les travailleurs et le monde syndical.


« Briser la solidarité entre les travailleurs »

En Belgique comme ailleurs, la norme en termes de politiques économiques consiste, depuis la crise des années 70, à favoriser les politiques de l’offre, c’est-à-dire visant à offrir les meilleures possibilités d’investissement pour les entreprises. Au niveau européen, cette course à la compétitivité s’est notamment manifestée par la Stratégie de Lisbonne de 2000, vaste projet visant à faire de l’Union Européenne la zone la plus compétitive du monde à l’horizon 2010[2]. Dans cette perspective, les modèles sociaux des Etats membres sont souvent vus comme un frein à cette marche vers le progrès que représenterait l’ « économie de la connaissance ». Or, la tâche représente, en Belgique, un effort considérable. Le modèle social belge présente en effet certaines anomalies qui font pâlir plus d’un artisan de la déréglementation du travail : liaison des salaires à l’indice des prix, négociations salariales institutionnalisées, un important système de sécurité sociale, etc. Des acquis sociaux obtenus chèrement par les travailleurs au fil des luttes, mais parfois vues par les élites patronales comme autant d’anachronismes qui freinent le développement économique.

Dès lors, l’une des stratégies envisagées consiste à monter les travailleurs les uns contre les autres afin de briser la synergie qui permet de lutter efficacement pour la défense de leurs droits. La xénophobie ne joue-t-elle pas un rôle historique d’arme de division massive àl’encontredes travailleurs[3] ? « N’oublions pas qu’au-delà de dissensions ponctuelles, la plupart des avancées sociales se sont faites grâce à l’union des travailleurs francophones et néerlandophones », souligne Hendrik Vermeersch, syndicaliste et initiateur de la pétition « sauvons la solidarité ».

Aidé par le discours nationaliste, le patronat de Flandre (constitué en partie d’investisseurs étrangers) entend donc affaiblir le poids des travailleurs, dans un pays où les syndicats possèdent un pouvoir non négligeable. La victoire de la N-VA aux dernières élections représente donc pour celui-ci quelque chose de providentiel,cette dernière ayant promis de mettre fin aux anomalies du modèle social belge.


Un front ouvert contre les acquis sociaux

Symbole s’il en est de tout Etat-providence, la sécurité sociale représente le secteur par excellence que la N-VA désire régionaliser. Elle comprend notamment l’indemnisation du chômage, le financement des retraites et la prise en charge des soins de santé, et est financée par les cotisations patronales, salariales et par la fiscalité. Sans la redistribution effectuée par l’Etat à travers la sécurité sociale, le taux de pauvreté doublerait, tandis que les inégalités croîtraient de façon exponentielle[4].« La sécurité sociale est un moyen d’émancipation par rapport au travail, et, outre le fait d’assurer une sécurité d’existence, représente quelque chose de fondamental sur le plan psychique », rappelle Guy Tordeur, délégué permanent du syndicat chrétien CSC. De leur côté, les employeurs entendent contribuer le moins possible à son financement. Ils la perçoivent généralement comme un mal nécessaire à assurer la paix sociale. Depuis les années 80, on assiste ainsi à une réduction quasi-continue de la part des cotisations versées par le patronat, tandis que la part venantdes salaires augmente[5].

Dans ce cadre, le projet de la N-VA et d’une partie de la classe politique flamande de scinder de larges pans de la sécurité sociale pour les transférer aux régions bouleverserait le compromis social belge : en cas de scission, l’assiette sur laquelle les transferts sont effectués se réduirait considérablement, et on aboutirait à une solidarité à deux vitesses. « La volonté de scinder la sécurité sociale doit être comprise comme une volonté de mettre en compétition les deux communautés » Ajoute le sociologue Mateo Alaluf, qui souligne que la région qui appliquerait les standards sociaux les plus bas attirerait probablement davantage les investisseurs. Pour Hendrik Vermeersch, « Une scission de la sécurité sociale signifierait la destruction de ce que les Wallons, les Flamands et les Bruxellois ont conquis ensemble »[6].

Face à ce démembrement, la sécurité sociale serait considérablement affaiblie. La porte serait ainsi ouverte à un recours aux assurances privées pour financer les retraites. Or, le système prôné par le secteur privé, la retraite par capitalisation, se fonde sur la faiblesse des mécanismes de solidarité, chaque adhérent cotisant pour lui-même. De plus, en recourant aux placements financiers (les fameux fonds de pension), ce modèle s’est montré à plusieurs reprises sensible aux aléas boursiers, comme l’ont notoirement démontré la crise économique argentine et l’affaire Enron aux Etats-Unis[7].

Autre symbole du modèle social belge : la négociation collective. La Belgique présente en effet la particularité de voir une série de questions liées à l’emploi (salaires, durée de travail, etc.) fixées par des négociations entre syndicats et organisations d’employeurs au niveau national. Si leur rôle s’est peu à peu affaissé depuis la crise des années 70, les Conventions Collectives de Travail (CCT) restent parfois déterminantes pour le fonctionnement des relations de travail en entreprise. La scission de ce système sur une base communautaire, envisagée par la N-VA, risquerait de compliquer son fonctionnement. Guy Tordeur y voit une manœuvre destinée à affaiblir les salariés : « L’agenda caché des promoteurs d’une telle scission est de la rendre ingérable, afin qu’elle soit ramenée à son niveau le plus atomisé : l’entreprise ». En effet, en l’absence d’accord national ou sectoriel, c’est au sein des entreprises que sont conclus la plupart de ces accords, qui, en l’absence d’encadrement politique, sont souvent peu favorables aux travailleurs.

Est également envisagée la scission de l’Impôt sur les Personnes physiques. Elle aurait pour résultat que les entreprises ne seraient plus imposées au même taux dans les différentes régions du pays. Ainsi, une région imposant davantage les entreprises serait désavantagée par rapport à une autre, sauf à baisser à son tour le taux d’imposition. Cela entraînerait ainsi une surenchère à la compétitivité, accentuant par là le déficit public, qu’il sera vraisemblablement demandé aux travailleurs de combler.

Enfin, la scission des politiques de l’emploi mènerait à une course au moins-disant social entre les régions du pays. Un phénomène de dumping est déjà présent à l’échelon européen, notamment avec l’Allemagne, dont le faible coût du travail force ses voisins à la modération salariale[8]. Une scission des politiques de l’emploi induirait immanquablement la reproduction de ce phénomène à l’intérieur des frontières belges. Alors que les partisans d’une scission insistent sur la différence des marchés de l’emploi des trois régions du pays pour la justifier, le professeur Maxime Stroobant, ancien directeur général de l’ONEM (ndlr : organisme qui gère l’assurance-chômage) minimise la portée de cet argument. « Si on suit ce raisonnement, on en arrive inévitablement à se demander jusqu’où il faut aller dans la scission de la gestion du marché de l’emploi. Ici, en Brabant flamand, le chômage est de 8 % et il est d’un tout autre genre qu’à Anvers, où il est d’ailleurs de 4 ou 5 %. Faut-il pour autant créer un Onem anversois et un autre pour le Brabant flamand ? »[9]. Cette différence entre les marchés régionaux n’a par ailleurs rien d’anormal par rapport aux autres pays européens.

Tous ces projets de scission ont un point commun : ils conduiraient les régions à rivaliser d’ingéniosité pour attirer les investisseurs, ce qui les placerait dans une situation de concurrence. « On va vers la mise en place progressive d’un fédéralisme concurrentiel, qui supplante le fédéralisme coopératif actuel », analyse le professeur Michel Quévit, qui insiste sur le fait que les réformes promues par la N-VA priveraient l’Etat de mécanismes de solidarité entre régions[10]. Argument rejeté par les nationalistes flamands. Ils préfèrent y voir une responsabilisation nécessaire des régions, qui seraient les plus à même de gérer les matières évoquées. Le professeur Stroobant attire l’attention sur la faiblesse de cet argumentaire. « Dans [un contexte mondialisé], il est absurde de se replier uniquement sur sa région ». Ce repli est particulièrement dangereux pour les travailleurs. « Les gens actifs sur le terrain syndical et qui réfléchissent à la position des travailleurs se rendent pleinement compte que collaborer et être solidaire constituent la seule issue pour pouvoir affronter les grands problèmes qui les attendent[11] ».


De part et d’autre, l’union s’organise

Pour toute réponse à cette offensive contre les acquis sociaux, le centre-gauche francophone au pouvoir dans 1es régions bruxelloises et wallonnes (La coalition dite « olivier », rassemblant chrétiens centristes, écologistes et socialistes) a décidé de former un front francophone durant les négociations. Une étude de l’argumentaire des membres de ce front montre qu’ils s’opposent à la réforme de l’Etat proposée par la N-VA pas tant en ce qu’elle menace les acquis sociaux des travailleurs belges, mais parce que cela appauvrirait les francophones[12]. Cette stratégie ne manque pas de logique électorale dans la mesure où les politiques francophones ne sont pas élus par des flamands. Mais cela accrédite d’une certaine manière la thèse d’un affrontement communautaire, relayant ainsi au second plan le clivage gauche-droite.


De leur côté, les syndicats ont fait le choix de créer des ponts entre les partisans flamands et francophones du maintien d’une forte protection sociale. Ainsi, les ailes flamandes des syndicats socialistes et chrétiens (qui, à la différence des partis politiques, ne sont pas divisés sur base linguistique) ne ménagent pas leurs efforts pour lutter contre le discours dominant. Sur ce point, l’aile flamande du mouvement syndical est claire : considérant que tous les travailleurs sont égaux quelle que soit leur langue, l’essentiel reste donc de sauvegarder la solidarité et de protéger le modèle social belge des assauts de la droite. En 2007 déjà, après la première poussée de la N-VA aux élections législatives, une pétition lancée par les syndicats intitulée « sauvons la solidarité » avait rapidement récolté 100 000 signatures. Le milieu culturel n’est pas en reste, puisqu’un appel a récemment été lancé par 400 artistes flamands « contre le nationalisme borné », avec pour slogan « la solidarité grandit une culture »[13]. De façon générale, les syndicats et le monde associatif multiplient les campagnes de sensibilisation, et tentent de démontrer qu’en dépit des discours de ses leaders, le programme de la N-VA est avant tout destiné à servir le grand capital[14]. « Il est important pour les flamands de résister aux discours du patronat et de bien choisir leur camp, celui de la solidarité et de l’unité des travailleurs », martèle le syndicaliste Johan Fobelets.

Une union d’autant plus nécessaire que la N-VA et le Voka n’ont pas attendu pour nouer des liens avec les partisans francophones d’un démembrement du modèle social belge. Bart De Wever n’a en effet jamais caché ses réticences à intégrer une « majorité de centre-gauche »[15].Il privilégierait depuis toujours une alliance avec les libéraux, grands perdants du scrutin, mais sur la même longueur d’onde au plan socio-économique. Par ailleurs, le patronat ne s’encombre pas des querelles communautaires qui divisent le monde ouvrier : bien conscients des intérêts qu’ils partagent avec leurs homologues flamands, les patrons francophones ne voient pas forcément d’un mauvais œil les propositions radicales mises sur la table par les nationalistes flamands.

Ainsi, Bart De Wever était, mardi 30 novembre, invité à faire un discours devant un parterre d’entrepreneurs wallons à Liège, introduit par Didier Reynders (président du MR, libéraux francophones), les deux se montrant de plus en plus complice. Si les positions du leader nationaliste en faveur de la fin graduelle de la Belgique heurtent les plus fervents belgicains, les patrons qui assistaient à la conférence ont généralement été séduits par le programme socio-économique de la N-VA. « S’il y a une volonté de redressement chez les Wallons, le pays restera uni », constate Pierre Fortez, entrepreneur wallon et élu libéral, cette volonté devant se comprendre comme un abandon des rigidités du modèle social belge.

Lors d’une entrevue accordée au Monde en 2007, Bart De Wever interrogeait : « L’Europe peut réguler nos fonctionnements et nos solidarités. Faudrait-il s’acharner à maintenir ce toit intermédiaire qu’on appelle la Belgique ? » Posée en ces termes, la question susciterait probablement une réponse négative pour une partie de l’opinion publique, conditionnée à un discours d’affrontement entre communautés. En revanche, s’il est rappelé aux Belges qu’avant d’être Flamands, Wallons ou Bruxellois, ils sont avant tout des citoyens et des travailleurs qui partagent les mêmes intérêts à un fonctionnement efficace de l’Etat social, la réponse sera, en tout état de cause, très différente.

Gregory Mauzé

source:
www.michelcollon.info

[1] Programme de la NVA – économie, travail et entreprises
[2] La stratégie de Lisbonne fut renouvelée en 2010, poursuivant grosso-modo les mêmes objectifs. Pour plus de détavails voir HOUBEN, H, Stratégie de Lisbonne : attention, chute d’emplois !
[3] Collectif Manouchian, « OUVRONS LES YEUX, CAMARADE ! N°2, l’actualité des dominations, Septembre 2010 », in, Les Figures de la Domination [En ligne]
[4] NAGELS, J, « Eléments d'économie politique : critique de la pensée unique », p.171, Bruxelles : Editions de l'Université de Bruxelles, 2006.
[6] VAN DYCK, G., KENNES,M., "Rik Vermeersch (FGTB) et Guy Tordeur (CSC) à propos de Sauvons la solidarité", Solidaire, 4 décembre 2007
[7] BULARD, M, « Les retraités trahis par les fonds de pension », Le Monde Diplomatique, mai 2003
[8] il n’existe pas de salaire minimum en Allemagne
[10] DEMONTY,B., « Vers le fédéralisme de concurrence », Le Soir, 25 août 2010
[11] VAN DYCK,G., loc.cit.
[12] Les trois partis ont notamment affirmé dans un communiqué commun qu’ils resteront unis « Dans l’intérêt supérieur du pays en général et des Wallons et des Bruxellois en particulier ». "Communiqué conjoint du PS, du CDH et d’Ecolo" – le 4 octobre 2010.
[14] LEROUGE,H., "La pensée unique de Bart contestée en Flandre ?", Solidaire, 27 octobre 2010

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22/12/2010

[Le national-socialisme* du Vlaams Belang… Et les collatéraux de la NVA.]

Par Willy Van Hecke & Christine Pay pour le Front Anti-Fasciste, publié en décembre 2010

La doctrine fasciste n’attend pas d’avoir pris le pouvoir pour s’étaler un peu partout. En effet, on la retrouve au préalable sous la plume de ses grands idéologues, qui la noient dans une certaine phraséologie autoproclamée « anticapitaliste ».

Mais très clairement, la doctrine fasciste est, comme le soutient Daniel Guérin dans son Fascisme et Grand Capital, comme une sœur de la philosophie réactionnaire de l’Ancien Régime féodal, clérical et absolutiste.

Depuis nos législatives (belges) du 13 juin dernier, notre petit monde politico-médiatique est tétanisé face à la percée de la NVA qui s’est engouffrée dans le sillon creusé par son imposant leader. Ce dernier échappe en effet au cordon sanitaire généralement attribué aux fascistes grâce à l’alliance rondement menée avec le parti catholique.
Le point commun essentiel donc, entre jeune NVA et national-socialisme d’hier et d’aujourd’hui, est bel et bien la lutte contre toute forme de socialisme et d’organisations du monde du travail qui nuit à l’évolution du taux de profit par rapport à la masse salariale. Ce point commun donc, est la raison pour laquelle le patronat flamand trouve soudainement très tendance de passer le plus clair de son temps à la NVA.

Même Barroso, garant du capitalisme européen, se rend chez Mr. De Wever pour avoir confirmation de cette « politique économique ». On laisse ainsi carte blanche à la NVA sur la possibilité du démantèlement de l’Etat, sur fond maquillé de communautarisme primaire affaiblissant les organisations ouvrières pour en réduire l’impact.
Les néo-nazis du Vlaams Blok/Belang ont défriché le terrain depuis trente ans. Ces héritiers du nazisme, fers de lance de la lutte contre les organisations ouvrières, n’ont fort heureusement jamais été très loin, faute de n’avoir pu masquer intelligemment leur haine du Wallon, du Juif, de l’Arabe, de l’Africain, de l’Asiatique, de l’Indien, etc.
Avec son bagage historique, le Vlaams Belang a voulu jouer dans la continuité. Les autres partis et la bourgeoisie flamande, par la force des choses, n’ont jamais pu se compromettre en acceptant de s’allier avec un parti aussi peu fréquentable.

Le Vlaams Belang tentera alors des appels du pied pour la création d’un « syndicat » dont le but est de briser les grèves, mais en vain : Là encore, faute de stratégie et grâce à la puissance des CSC et FGTB en Flandre, le projet capotera.
Une autre tentative d’un VB décidément motivé à approcher la bourgeoisie est l’élection à sa présidence de l’ancien directeur du port d’Anvers, qui de par cette fonction entretient naturellement des relations privilégiées avec le monde patronal et financier. Un énième essai qui pour la énième fois ne réussit pas à convaincre la classe dirigeante que le Vlaams Belang serait son meilleur représentant.
La NVA porte bien son nom. Cette Nouvelle Alliance est un véritable cocktail du national-socialisme et de l’ultranationalisme, mais saupoudrée cette fois de catholicisme réactionnaire qui lui ouvrit les portes du pouvoir. Comme nous l’avons dit plus haut, le Vlaams Belang a défriché, la NVA parachève.

La NVA ou le bon qualitatif

Les deux sont d’ailleurs compères. On retrouve en effet Philip de Winter du Vlaams Belang et Bart De Wever de la NVA courtisant tous deux les mouvements de jeunes nationaux-socialistes et ultranationalistes pour un ordre nouveau flamand (sic !) (KVHS-NSV-TAK…). Au sein même de la NVA, on retrouve carrément les TAK, mais aussi les VMO (Vlaamse Militante Orden) et les Voorpost (Avant-poste). Autre exemple, l’alter ego de Mr. De Wever et président du parlement flamand, Jan Peumans, est très explicite quant à ses opinions concernant la Résistance, usant de termes tels que lâches, assassins, crapules de la rue… La bande tend vers un Etat flamand autoritaire, radical et catholique. Bart De Wever est un nostalgique militant convaincu.

Les nostalgiques de l’histoire

Déjà durant l’Occupation, le Vlaams National Verbond, séparatiste par définition, a grossi ses troupes de cent mille têtes, passant alors à cent-trente mille sympathisants. Le VNV aspirait alors à un Etat autoritaire basé sur le Gau (Région) et le Gauleiter (Chef de Région) hitlériens. Cela dans la continuité de l’organisation politique nazie qui divisait la grande Allemagne en régions dirigées chacune par un chef absolu. La NVA ne va jamais dénoncer cette histoire puisque cette dernière est pour elle une référence incontournable à sa haine du socialisme et du régime parlementaire.
Ce que Bart De Wever ne dira pas non plus, c’est qu’Adolf Hitler a longtemps hésité à donner à la Flandre ce statut de Gau. Et pourquoi ? Simplement parce qu’un autre prétendant au pouvoir absolu, Léopold III, proposait avec sa cour un pouvoir belge absolutiste et corporatiste, et ce avec la bénédiction du Cardinal Van Roey. Pressé par les évènements du 6 juin 1944, Hitler donnera finalement à la Flandre (incluant alors le nord de la France) son statut de Gau par l’intervention d’Himmler qui nommera un Gauleiter allemand, qui fort heureusement n’aura guère le temps de prendre ses fonctions, au vu de la percée alliée. Ceux qui ne purent suivre les nazis dans leur fuite furent naturellement arrêtés. D’où la haine de Jan Peumans à l’égard des résistants, ces empêcheurs de tourner en Reich !

Tactiques et stratégie de la NVA

Avec l’aide du VB mais aussi du CD&V, la NVA a pu s’étendre et se déployer. Le Vlaams Belang a perdu beaucoup de voix et de sièges. Mais peu importe, il peut applaudir sans retenue l’élément électoral de masse qui lui manquait et qui s’est donné à la NVA. Celle-ci a passé le cordon sanitaire, et peut mener à bien sa politique – commune avec le VB – de démantèlement de l’Etat Belge et du mouvement ouvrier. Historien, Bart de Wever connaît bien la manière utilisée par le national-socialisme pour s’approprier le pouvoir : Courbettes, soumission et alliances avec le Grand Capital, « populisme » pour s’appuyer sur une masse électorale importante...
Ce avant d’être à même de faire son coup d’Etat sans contrainte. Nous voyons ainsi sous nos yeux se dérouler en Belgique ce qu’il s’est passé en Allemagne dans les années 1920-1930.Le second point tactique de la NVA, à savoir la prise de distance par rapport au racisme virulent du Vlaams Belang, lui a conféré les voix d’un large électorat catholique een beetje humaniste.

Il est paradoxal de constater que les organisations nationales-socialistes se montrent dans les champs politiques et idéologiques, mais elles visent en fait à un changement économique radical. Le but des NVA et Vlaams Belang est de casser les reins des organisations ouvrières et du monde du travail en général. Et de fait, que ce soit le patronat flamand, la classe moyenne opulente ou la FEB, tous voient en la NVA la possibilité de réduire la masse salariale et la sécurité sociale pour augmenter le taux de profit.
La plus grotesque de ces salivations vient du patron de la FEB, Rudy Thomas, qui veut fusionner les dix-neuf communes bruxelloises, pour des contrats plus juteux par concentration des adjudications : Thomas reconnaît même la position « délicate » de sa proposition. En effet, c’était un principe nazi de 1941 qui visait à mieux contrôler la population…

Maintenant Bart De Wever enrage du réflexe de classe qu’ont les travailleurs Wallons et Bruxellois. D’où le fait qu’il commence à lorgner sur le VLD et le MR pour faire « front » contre le monde du travail. A suivre…En Flandre cependant, l’ultra-nationalisme a porté ses fruits et détruit par paliers la conscience de classe. Et historiquement, le poids du syndicat catholique et des organisations catholiques a toujours freiné les luttes contre le national-socialisme et l’ultranationalisme. La scission vers un Etat Flamand afin d’écarter la partie la plus combattive du monde du travail est dès lors pour le Vlaams Belang et la NVA l’un des objectifs centraux, et il est en phase d’être atteint.
De Wever de De Winter peuvent mener "à bien" cette politique national-socialiste sur la base d’un pouvoir fort et au service du capital. Tout dépendra d’un rapport de force dont nous ne pouvons connaître l’évolution…

Alors oui, la NVA fait dans la continuité du Vlaams Belang.
Oui, Bart De Wever a régulièrement été présent aux manifestations nationales-socialistes, qu’elles soient conférences, enterrements, réunions ou mouvements de jeunesse.
Oui encore, il use de ses connaissances militantes pour continuer le national-socialisme.
Oui toujours, il exprime une certaine amertume lorsque la ville d’Anvers présente des excuses officielles concernant la déportation des Juifs.
Oui enfin, il joue sur la note « d’abord être flamand avant d’être travailleur ».

(*Terme premier du fascisme et du nazisme)

Pour le FAF,Willy Van Hecke, président ; Christine Pay, secrétaire politique.

L’ensemble de cet article a comme références principales les livres suivants :
• L’Ordre Nouveau, de Maurice De Wilde, Ed. Duculot.
• Le Chagrin des Flamands, de Hugo Gijstel et Jos Vander Velpen, Ed. EPO.
• Le Vlaams Blok, de Hugo Gijstel, Ed. Luc Pire.
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15/11/2010

[Pour sortir de la nasse - (A permanent economic emergency)]

Par Slavoj Zizek publié par Le Monde Diplomatique en novembre 2010.

A Madrid, Athènes, Bucarest ou Paris, la colère populaire témoigne d'une exaspération sociale, d'un profond désir de changement. Manquent encore la stratégie politique permettant de le faire aboutir et l'espérance qu'il adviendra. Faut-il prendre le risque de laisser passer l'occasion au motif que les conditions de sa réalisation n'existent pas encore ? Ou faire le pari que parfois «l'impossible arrive » ?

Les mouvements de protestation qui déferlent en Europe cette année contre les politiques d'austérité — en Grèce et en France, mais aussi, dans une moindre mesure, en Irlande, en Italie, en Espagne —ont donné le jour à deux fictions. La première, forgée par le pouvoir et les médias, repose sur une dépolitisation de la crise : les mesures de restriction budgétaire édictées par les gouvernements sont mises en scène non comme un choix politique, mais comme une réponse technique à des impératifs financiers. La morale, c'est que si nous voulons que l'économie se stabilise, nous devons nous serrer la ceinture. L'autre histoire, celle des grévistes et des manifestants, postule que les mesures d'austérité ne constituent qu'un outil aux mains du capital pour démanteler les derniers vestiges de l'Etat-providence.

Dans un cas, le Fonds monétaire international (FMI) apparaît comme un arbitre ayant à coeur de faire respecter l'ordre et la discipline; dans l'autre. il joue encore une fois son rôle de supplétif de la finance mondialisée.
Si ces deux perspectives contiennent chacune quelques éléments de vérité. l'une comme l'autre sont fondamentalement erronées. La stratégie de défense des dirigeants européens ne tient évidemment pas compte du fait que l'énorme déficit des budgets publics résulte en grande partie des dizaines de milliards engloutis dans le sauvetage des banques, et que le crédit accordé à Athènes servira en premier lieu à rembourser sa dette aux banques françaises et allemandes. L'aide européenne à la Grèce n'a d'autre fonction que de secourir le secteur bancaire privé.
En face, l'argumentaire des mécontents trahit à nouveau l'indigence de la gauche contemporaine : il ne contient aucun volet programmatique, juste un refus de principe de voir disparaître les acquis sociaux.
L'utopie du mouvement social ne consiste plus à changer le système, mais à se convaincre que celui-ci peut s'accommoder du maintien de l'Etat-providence. Cette position défensive appelle une objection difficile à réfuter : si nous demeurons dans les clous du système capitaliste mondialisé, nous n'avons pas d'autre option que d'accepter les sacrifices imposés aux travailleurs, aux étudiants et aux retraités.
Une chose est sûre : après des décennies d'Etat-providence durant lesquelles les coupes budgétaires restaient limitées et toujours accompagnées de la promesse que les choses reviendraient un jour à la normale.

Nous entrons à présent dans un état d'urgence économique permanent. Une ère nouvelle, qui porte en elle la promesse de plans d'austérité toujours plus sévères, d'économies toujours plus drastiques sur la santé, les retraites et l'éducation, ainsi que d'une préconisation accrue de l'emploi. Dos au mur, la gauche doit relever le défi redoutable consistant à expliquer que la crise économique est d'abord une crise politique — qu'elle n'a rien de naturel, que le système existant résulte d'une série de décisions intrinsèquement politiques —, tout en restant consciente que ce système, aussi longtemps que l'on se situe dans son cadre, obéit à une logique pseudo-naturelle dont on ne saurait bafouer les règles sans provoquer un désastre économique.
Il serait illusoire d'espérer que la crise toujours à l'oeuvre n'aura que des conséquences limitées et que le capitalisme européen continuera de garantir un niveau de vie correct à une majorité de la population. Et quelle étonnante conception de la radicalité que de miser sur le seul concours des circonstances pour atténuer les dégâts de la crise... Ce ne sont certes pas les anticapitalistes qui manquent. Nous sommes littéralement submergés de réquisitoires contre les horreurs du capitalisme : jour après jour déferlent les enquêtes journalistiques, les reportages télévisés et les ouvrages à succès consacrés aux industriels qui saccagent l'environnement, aux banquiers corrompus qui s'engraissent de bonus faramineux tandis que leurs coffres siphonnent l'argent public, aux fournisseurs des chaînes de prêt-à-porter qui emploient des enfants douze heures par jour.
Pourtant, aussi tranchantes que ces critiques puissent paraître, elles s'émoussent en sortant du fourreau : jamais elles ne remettent en question le cadre libéral-démocratique au sein duquel le capitalisme exerce ses ravages. L'objectif, explicite ou implicite, consiste invariablement à réguler le capitalisme — sous la pression des médias, du législateur ou d'enquêtes policières honnêtes — et surtout pas à contester les mécanismes institutionnels de l'Etat de droit bourgeois.

Des révolutions... oui, mais à bonne distance

C'est là que l'analyse marxiste conserve toute sa fraîcheur, aujourd'hui peut-être plus que jamais. Pour Marx, la question de la liberté ne se situe pas en première ligne au sein de la sphère politique, celle du moins à laquelle se réfèrent les institutions internationales lorsqu'elles jugent d'un pays : les élections y sont-elles libres, les juges indépendants, les droits de l'homme respectés? La clé d'une liberté véritable est à chercher plutôt dans le réseau « apolitique » des relations sociales, depuis le travail jusqu'à la famille, où ce n'est pas la réforme politique qui apporterait le changement nécessaire, mais une transformation des relations sociales dans l'appareil de production.
Jamais en effet on ne demande aux électeurs d'établir qui doit posséder quoi, ou de se prononcer sur les normes de management en vigueur sur leur lieu de travail. Inutile d'espérer que la sphère politique consente à étendre la démocratie à ces domaines
relégués loin d'elle, en organisant par exemple des banques « démocratiques » sous contrôle des citoyens. Dans ce domaine, les transformations radicales se situent au-delà de la sphère des droits légaux.
Il arrive, bien sûr, que les procédures démocratiques débouchent sur des conquêtes sociales. Mais elles n'en demeurent pas moins un rouage de l'appareil d'Etat bourgeois, dont le rôle consiste à garantir la reproduction optimale du capital. Deux fétiches doivent donc être renversés simultanément : celui des « institutions démocratiques », d'une part, mais aussi celui de leur contrepartie négative, la violence.
Au coeur de la notion marxiste de lutte des classes, l'idée prévaut que la vie sociale «paisible» manifeste la victoire (temporaire) de la classe dominante. Du point de vue des opprimés, l'existence même de 1 'Etat, en tant qu'appareil de la classe dominante, constitue un acte de violence. Le credo selon lequel la violence n'est jamais légitime, mais parfois nécessaire, apparaît largement insuffisant. Dans une perspective radicale et émancipatrice, les termes du postulat devraient s'inverser : la violence des opprimés est toujours légitime — puisque leur statut même résulte d'une violence — mais jamais nécessaire : le choix de recourir ou non à la force contre l'ennemi relève strictement d'une considération stratégique.

Dans l'état d'urgence économique que nous connaissons, il saute aux yeux que nous avons affaire non à des mouvements financiers aveugles, mais à des interventions stratégiques mûrement pesées par les pouvoirs publics et les institutions financières, lesquels entendent résoudre la crise selon leurs propres critères et à leur propre avantage. Comment, dans ces conditions, ne pas envisager une contre-offensive ?
De telles considérations ne peuvent qu'ébranler le confort des intellectuels radicaux. A mener une existence moelleuse et protégée, ne sont-ils pas tentés de bâtir des scénarios-catastrophes pour justifier la conservation de leur niveau de vie? Pour nombre d'entre eux, si une révolution doit avoir lieu, c'est à bonne distance de leur domicile — à Cuba, au Nicaragua, au Venezuela —, afin qu'ils se réchauffent le coeur tout en veillant à la promotion de leurs carrières. Pourtant, avec l'effondrement de l'Etat-providence dans les économies industrielles avancées, les intellectuels radicaux pourraient trouver leur moment de vérité : ils voulaient un vrai changement, maintenant ils peuvent l'avoir.
Rien ne justifie que l'état d'urgence économique permanent conduise la gauche à abandonner le travail intellectuel patient, sans utilité pratique immédiate. Pourtant, progressivement disparaît la fonction véritable de la pensée. Non pas proposer des solutions aux problèmes que rencontre «la société» — c'est-à-dire l'Etat et le Capital —, mais réfléchir à la façon même dont ces questions se posent. C'est-à-dire interroger sur la façon dont nous percevons un problème donné.

Au cours de la dernière période du capitalisme post-1968, l'économie elle-même —la logique du marché et de la concurrence — s'est imposée comme l'idéologie
hégémonique. Dans le domaine de l'éducation, par exemple, l'école représente de moins en moins un service public indépendant du marché, choyé par l'Etat et sanctuaire de valeurs éclairées — liberté, égalité, fraternité. En vertu de la formule liturgique «à moindres coûts, meilleure efficacité », elle s'est laissé envahir par diverses formes de partenariat public-privé. Dans le domaine politique, le système électoral qui organise et légitime le pouvoir paraît de plus en plus se modeler sur la libre entreprise : le scrutin est conçu comme une transaction commerciale au cours de laquelle les électeurs «achètent» l'article susceptible de préserver au mieux l'ordre social, de punir les criminels, etc.
En vertu du même principe, des fonctions réservées jadis à la force publique, comme la gestion des prisons, sont désormais privatisables. L'armée ne repose plus sur la conscription mais sur le mercenariat. Même la bureaucratie d'Etat a perdu son caractère universel hégélien, comme le montre à satiété l'appareil berlusconien. Dans l'Italie d'aujourd'hui, c'est la base bourgeoise qui exerce directement le pouvoir légal, exploitant celui-ci ouvertement et sans scrupules à seule fin de protéger ses intérêts. Il n'est pas jusqu'aux relations de couple qui ne s'adossent aux lois du marché : speed dating, rencontres sur Internet ou agences matrimoniales, les services proposés aux futurs partenaires les incitent à se considérer comme des marchandises, dont il leur incombe de vanter les qualités et de sélectionner les meilleures photos.

Aux confins d'une telle constellation, l'idée même d'une transformation radicale de la société ressemble à un rêve impossible. Mais c'est cet impossible, justement, qui doit nous arrêter et nous faire réfléchir. Aujourd'hui, la répartition entre ce qui est possible et ce qui ne l'est pas s'organise de manière étrange, avec un même excès dans la définition de chaque catégorie. D'un côté, dans le domaine des loisirs et des technologies. On nous martèle que « rien n'est impossible» : nous pouvons jouir d'un vaste éventail de prestations sexuelles, des archives encyclopédiques de chansons, de films et de séries télévisées nous sont accessibles par téléchargement, nous pouvons même voyager dans l'espace (si nous sommes milliardaires). Et on nous promet que, dans un futur proche, il sera «possible» d'optimiser nos capacités physiques et psychiques par la manipulation du génome humain. Même le rêve technognostique de l'immortalité semble désormais à portée de main, par la transformation de nos identités en applications informatiques téléchargeables sur divers appareils.
Dans le domaine socio-économique, en revanche, notre époque se caractérise par la croyance en une humanité parvenue à pleine maturité, ayant su renoncer aux vieilles utopies millénaires et accepter les contraintes de la réalité (entendre : de la réalité capitaliste), avec tous les impossibles qui l'arment. «Vous ne pouvez pas» est son mot d'ordre, son premier commandement : vous ne pouvez pas vous engager dans de grandes actions collectives, qui s'achèveront nécessairement en terreur totalitaire ; vous ne pouvez pas vous accrocher à l'Etat-providence, sous peine de perdre votre compétitivité et de provoquer une crise économique ; vous ne pouvez pas vous couper du marché mondial, sauf à faire allégeance à la Corée du Nord. L'écologie, dans sa version idéologique, ajoute à cet inventaire ses propres interdits, ces fameuses valeurs planchers — pas plus de deux degrés de réchauffement climatique — basées sur des avis d'experts.

« L’impossible arrive »

Aujourd'hui, l'idéologie dominante s'efforce de nous persuader de l'impossibilité d'un changement radical, de l'impossibilité d'une abolition du capitalisme, de l'impossibilité de la création d'une démocratie qui ne se réduirait pas à un jeu parlementaire corrompu, réussissant du même coup à rendre invisible l'antagonisme qui traverse nos sociétés. C'est pourquoi Jacques Lacan, pour surmonter ces barrières idéologiques, substituait à la formule «tout est possible» le constat plus sobre que «l'impossible arrive».
MM. Evo Morales en Bolivie. Hugo Chàvez au Venezuela ou le gouvernement maoïste du Népal sont parvenus au pouvoir par des élections démocratiques « équitables ». Et non par l'insurrection. Leur situation n'en est pas moins « objectivement» désespérée: ils prennent à contre-courant le flux de l'histoire et ne peuvent s'appuyer pour cela sur aucune « tendance objective ». Tout ce qu'ils peuvent faire, c'est improviser dans une situation apparemment sans issue. Mais est-ce que cela ne leur donne pas aussi une liberté exceptionnelle ? Et ne sommes-nous pas tous, à gauche, dans la même galère ?
Notre situation actuelle se situe à l'exact opposé de celle qui prévalait au début du XX siècle, quand la gauche savait ce qu'elle devait faire, mais devait attendre patiemment le moment propice pour passer à l'acte. Aujourd'hui, nous ne savons pas ce que nous devons faire, mais nous devons agir tout de suite, car notre inertie pourrait bientôt avoir des conséquences désastreuses. Plus que jamais. nous sommes contraints de vivre comme si nous étions libres.

SLAVOJ ZIZEK.

Auteur de “Living in the End Times”, Verso, Londres, 2010.
Ce texte reprend une analyse publiée par la New Left Review, ri' 64, Londres, juillet-août 2010.
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06/11/2010

[Du Venezuela à l’Equateur : des signaux préoccupants]

Interview d’Eric Toussaint par Sergio Ferrari publié par le CADTM le 18 octobre 2010.

Malgré une situation globalement favorable, étant donné l’existence de gouvernements progressistes et de mouvements sociaux dynamiques, des signaux préoccupants sont perceptibles dans l’Amérique Latine d’aujourd’hui. La récente tentative de coup d’Etat en Equateur, le 30 septembre passé, ainsi que les résultats électoraux au Vénézuela, quatre jours plus tôt, constituent des signaux qui doivent être correctement interprétés, souligne Eric Toussaint. Militant social et de l’altermondialisme, coordinateur du Comité pour l’Annulation de la Dette du Tiers Monde (CADTM) qui a son siège en Belgique, membre du Comité International du Forum Social Mondial, Eric Toussaint est, de plus, un analyste perspicace de la réalité latino-américaine. Entretien exclusif, réalisé durant sa récente visite en Suisse, invité par le CETIM de Genève et Solidarités.

“L’analyse profonde de l’étape que vit actuellement l’Amérique Latine me donne de grandes inquiétudes, parce que j’ai l’impression que la situation se dégrade”, affirme Eric Toussaint. De nombreux faits récents fondent l’argumentation de l’historien belge, qui les énumère avec une rigoureuse logique analytique.


Equateur et Vénézuela

Le plus récent a été la rébellion policière contre le Président Rafael Correa en Equateur, à la fin septembre 2010. “Il s’agit d’une véritable tentative de coup d’Etat, promue par la police, un secteur de l’armée et comptant avec l’appui de la principale force d’opposition, regroupée autour de l’ancien président Lucio Gutierrez”.

Même si la tentative a échoué, en particulier du fait d’une très mauvaise organisation, elle a mis à jour des faiblesses politiques significatives du gouvernement. La principale, selon Toussaint (qui a conseillé il y a quelques années le président Correa sur le thème de la dette extérieure), “a été la faible mobilisation populaire pour s’opposer au coup”. Même s’il y a bien eu une mobilisation pendant les heures durant lesquelles Correa a été “séquestré” par les rebelles dans l’hôpital où il était soigné, “l’importance de celle-ci à Quito, la capitale, où elle a à peine regroupé quelques 5 à 10’000 personnes, a été beaucoup plus faible que, par exemple, la réaction populaire lors de la tentative de coup d’Etat contre Hugo Chavez en 2002 au Vénézuela, qui avait réunit des centaines de milliers de personnes.”

“Nous l’avions déjà signalé à Correa, pas seulement moi, mais également quelques uns de ses conseillers, ainsi que d’autres personnes de gauche qui l’appuient de manière critique. Il commet une erreur grave en marginalisant les mouvements populaires importants, ce qui inclut des organisations indigènes puissantes, parce qu’il les considère “corporatistes” et manquant d’une vision globale de société”.

Cette distance entre le gouvernement et les acteurs sociaux est également la conséquence des mobilisations qui se sont déroulées durant les trois dernières années, comme celle d’indigènes, de syndicats d’enseignants et de la communauté universitaire qui défend le principe d’autonomie.

S’il est certain que les indices de popularité de Correa ont augmenté après la tentative de coup d’Etat – pour se situer actuellement à plus de 70% - ces enquêtes n’impliquent pas nécessairement “une capacité de mobilisation réelle et populaire afin de défendre le processus en marche”.

Le deuxième signal préoccupant, selon l’analyste belge, est constitué par les dernières élections au Vénézuela, qui constituent la deuxième “défaite” (“et j’insiste à utiliser le mot « défaite » entre guillemets”, souligne Toussaint) du chavisme lors des 10 élections auxquelles il a participé depuis 1998.

Même si la coalition du président Hugo Chavez a obtenu 98 des 165 députés – et conserve ainsi la majorité simple au parlement – “en termes réels cela représente concrètement 50% de l’électorat, un chiffre nettement inférieur au 60% qu’a obtenu le président en 2006” |1|.

“La base la plus ferme et populaire est entrée dans une phase de déception. On assiste à un déplacement des votes et une augmentation de l’abstentionnisme”, affirme-t-il.

“Un temps précieux perdu”

Pour le directeur du CADTM, des faits aux conclusions générales, il n’y a qu’un simple pas conceptuel à faire. “Nous le disons depuis deux ans : en Amérique Latine, les gouvernements progressistes perdent un temps précieux”.

L’ALBA (Alliance Bolivarienne pour les Peuples de notre Amérique) - un Traité Commercial des Peuples - n’a pas avancé et reste pour le moment lettre morte. Il n’existe pas de Banque de l’ALBA et il n’y a pas de programme d’intégration des économies des pays qui adhèrent à l’ALBA, souligne Toussaint.

Ce qui existe, explique-t-il, ce sont des accords bilatéraux importants, comme celui entre Cuba et le Vénézuela pour l’échange de pétrole contre des services de santé et des médecins, le traité entre le Vénézuela et la Bolivie ou encore la politique vénézuélienne de vendre par solidarité du pétrole à un prix inférieur à celui du marché aux pays qui intègrent PETROCARIBE.

La Banque du Sud – qui pourrait être un instrument financier de grande importance pour la région – « est resté sur le papier depuis 2007, dans l’attente de la ratification par au moins quatre parlements des sept pays participants. En attendant, le projet n’avance pas vraiment ».

Les causes sont multiples. Fondamentalement, pour cause de manque d’intérêt, “comme c’est le cas du Brésil, qui possède, avec sa propre Banque de Développement, la BNDES, un portefeuille de prêts très important, qui sert à appuyer les investissements et les contrats des grandes multinationales brésiliennes. Le Brésil voit le projet de la Banque du Sud comme concurrent de sa propre institution, et pour cette raison ne stimule pas son avance”, estime Eric Toussaint.

L’Amérique Latine semble donc être un printemps démocratique couvert par de croissants nuages. Plus précisément, aux dires d’Eric Toussaint, “par le risque d’accumuler des frustrations. Ces processus, ces expériences en marche, ces programmes stratégiques et ces alternatives non concrétisées – comme l’ALBA et la Banque du Sud – peuvent amener à une nouvelle frustration“.

“Les événements de fin septembre en Equateur, les dernières élections au Vénézuela, les énormes attentes populaires reléguées au Brésil durant les huit dernières années, le coup d’Etat au Honduras l’année passée, l’élection de la droite au Chili avec Sébastian Piñera, sont des signaux qui ne peuvent pas ne pas nous préoccuper”, conclut-il.

Sergio Ferrari
Traduction Mathieu Glayre

Notes

|1| La coalition gouvernementale PSUV-PCV a obtenu la majorité simple, 98 des 165 sièges, bien qu’elle a perdu la majorité qualifiée des deux tiers qu’elle possédait depuis 2005. De son côté, l’opposition, regroupée dans la coalition “Table de l’Unité”, a obtenu 33 députés de moins que le chavisme, bien que la différence de votes entre les deux forces a été inférieure à 1%. Il faut également souligner le bloc indépendant de “Patrie Pour Tous”, ex-allié de Chavez. Il a gagné deux députés et il pourra appuyer ou empêcher l’approbation de lois qui requièrent les trois cinquièmes de l’Assemblée, c’est-à-dire, la majorité absolue de 99 députés.

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02/11/2010

[Anarchie et Communisme]

par Carlo Cafiero* publié par Le Révolté en 1880.

(*Membre de la première Internationale, proche de Marx jusqu'à l'exclusion des libertaires.)

Au congrès tenu à Paris par la région du Centre, un orateur, qui s’est distingué par son acharnement contre les anarchistes, disait :
Communisme et anarchie hurlent de se trouver ensemble.

Un autre orateur qui parlait aussi contre les anarchistes, mais avec moins de violence, s’est écrié, en parlant d’égalité économique :
Comment la liberté peut-elle être violée, lorsque l’égalité existe ?

Eh bien ! je pense que les deux orateurs avaient tort.

On peut parfaitement avoir l’égalité économique, sans avoir la moindre liberté. Certaines communautés religieuses en sont une preuve vivante, puisque la plus complète égalité y existe en même temps que le despotisme. La complète égalité, car le chef s’habille du même drap et mange à la même table que les autres ; il ne se distingue d’eux que par le droit de commander qu’il possède. Et les partisans de "l’Etat populaire" ? S’ils ne rencontraient pas d’obstacles de toute sorte, je suis sûr qu’ils finiraient par réaliser la parfaite égalité, mais, en même temps aussi le plus parfait despotisme, car, ne l’oublions pas, le despotisme de l’Etat actuel augmenterait du despotisme économique de tous les capitaux qui passeraient aux mains de l’Etat, et le tout serait multiplié par toute la centralisation nécessaire à ce nouvel Etat. Et c’est pour cela que nous, les anarchistes, amis de la liberté, nous nous proposons de les combattre à outrance.

Ainsi, contrairement à ce qui a été dit, on a parfaitement raison de craindre pour la liberté, lors même que l’égalité existe ; tandis qu’il ne peut y avoir aucune crainte pour l’égalité là où existe la vraie liberté, c’est-à-dire l’anarchie.

Enfin, anarchie et communisme, loin de hurler de se trouver ensemble, hurleraient de ne pas se trouver ensemble, car ces deux termes, synonymes de liberté et d’égalité, sont les deux termes nécessaires et indivisibles de la révolution.

Notre idéal révolutionnaire est très simple, on le voit : il se compose, comme celui de tous nos devanciers, de ces deux termes : liberté et égalité. Seulement il y a une petite différence.

Instruits par les escamotages que les réactionnaires de toute sorte et de tout temps ont faits de la liberté et de l’égalité, nous nous sommes avisés de mettre, à côté de ces deux termes, l’expression de leur valeur exacte. Ces deux monnaies précieuses ont été si souvent falsifiées, que nous tenons enfin à en connaître et à en mesurer la valeur exacte.

Nous plaçons donc, à côté de ces deux termes : liberté et égalité, deux équivalents dont la signification nette ne peut pas prêter à l’équivoque, et nous disons : "Nous voulons la liberté, c’est-à-dire l’anarchie, et l’égalité, c’est-à-dire le communisme."

Anarchie, aujourd’hui, c’est l’attaque, c’est la guerre à toute autorité, à tout pouvoir, à tout Etat. Dans la société future, l’anarchie sera la défense, l’empêchement apporté au rétablissement de toute autorité, de tout pouvoir, de tout Etat : pleine et entière liberté de l’individu qui, librement et poussé seulement par ses besoins, par ses goûts et ses sympathies, se réunit à d’autres individus dans le groupe ou dans l’association ; libre développement de l’association qui se fédère avec d’autres dans la commune ou dans le quartier ; libre développement des communes qui se fédèrent dans la région – et ainsi de suite : les régions dans la nation ; les nations dans l’humanité.

Le communisme, la question qui nous occupe plus spécialement aujourd’hui, est le second point de notre idéal révolutionnaire.

Le communisme actuellement, c’est encore l’attaque ; ce n’est pas la destruction de l’autorité, mais c’est la prise de possession, au nom de toute l’humanité, de toute la richesse existant sur le globe. Dans la société future, le communisme sera la jouissance de toute la richesse existante, par tous les hommes et selon le principe : De chacun selon ses facultés, à chacun selon ses besoins, c’est-à-dire : De chacun et à chacun suivant sa volonté.

Il faut remarquer, – et ceci répond surtout à nos adversaires, les communistes autoritaires ou étatistes – que la prise de possession et la jouissance de toute la richesse existante doivent être, selon nous, le fait du peuple lui-même. Le peuple, l’humanité, n’étant pas des individus capables de saisir la richesse et la tenir dans leurs deux mains, on a voulu en conclure, il est vrai, qu’il faut, pour cette raison, instituer toute une classe de dirigeants, de représentants et de dépositaires de la richesse commune. Mais nous ne partageons pas cet avis. Pas d’intermédiaires, pas de représentants qui finissent toujours par ne représenter qu’eux-mêmes ! Pas de modérateurs de l’égalité, pas davantage de modérateurs de la liberté ! Pas de nouveau gouvernement, pas de nouvel Etat, dut-il se dire populaire ou démocrate, révolutionnaire ou provisoire.

La richesse commune étant disséminée sur toute la terre, tout en appartenant de droit à l’humanité entière, ceux donc qui se trouvent à la portée de cette richesse et en mesure de l’utiliser l’utiliseront en commun. Les gens de tel pays utiliseront la terre, les machines, les ateliers, les maisons, etc., du pays et ils s’en serviront tous en commun. Partie de l’humanité, ils exerceront ici, de fait et directement, leur droit sur une part de la richesse humaine. Mais si un habitant de Pékin venait dans ce pays, il se trouverait avoir les mêmes droits que les autres ; il jouirait en commun avec les autres de toute la richesse du pays, de la même façon qu’il l’eût fait à Pékin.

Il s’est donc bien trompé, cet orateur qui a dénoncé les anarchistes comme voulant constituer la propriété des corporations. La belle affaire que l’on ferait, si l’on détruisait l’Etat pour le remplacer par une multitude de petits Etats ! Tuer le monstre à une tête pour entretenir le monstre à mille têtes !

Non ; nous l’avons dit, et nous ne cesserons de le répéter : point d’entremetteurs, point de courtiers et d’obligeants serviteurs qui finissent toujours par devenir les vrais maîtres : nous voulons que toute la richesse existante soit prise directement par le peuple lui-même, qu’elle soit gardée par ses mains puissantes, et qu’il décide lui-même de la meilleure manière d’en jouir, soit pour la production, soit pour la consommation.

Mais on nous demande : le communisme est-il applicable ? Aurions-nous assez de produits pour laisser à chacun le droit d’en prendre à sa volonté, sans réclamer des individus plus de travail qu’ils ne voudront en donner ?

Nous répondons : Oui. Certainement, on pourra appliquer ce principe : De chacun et à chacun suivant sa volonté, parce que, dans la société future, la production sera si abondante qu’il n’y aura nul besoin de limiter la consommation, ni de réclamer des hommes plus d’ouvrage qu’ils ne pourront ou ne voudront en donner.

Cette immense augmentation de production, dont on ne saurait même aujourd’hui se faire une juste idée, peut se deviner par l’examen des causes qui la provoqueront. Ces causes peuvent se réduire à trois principales :

1. L’harmonie de la coopération dans les diverses branches de l’activité humaine, substituée à la lutte actuelle qui se traduit dans la concurrence ;
2. L’introduction sur une immense échelle des machines de toutes sortes ;
3. L’économie considérable des forces du travail, des instruments de travail et des matières premières, réalisée par la suppression de la production nuisible ou inutile.

La concurrence, la lutte est un des principes fondamentaux de la production capitaliste, qui a pour devise : Mors tua vita mea, ta mort est ma vie. La ruine de l’un fait la fortune de l’autre. Et cette lutte acharnée se fait de nation à nation, de région à région, d’individu à individu, entre travailleurs aussi bien qu’entre capitalistes. C’est une guerre au couteau, un combat sous toutes les formes : corps à corps, par bandes, par escouades, par régiments, par corps d’armée. Un ouvrier trouve de l’ouvrage où un autre en perd ; une industrie ou plusieurs industries prospèrent, lorsque telles ou telles industries périclitent.

Eh bien ! imaginez-vous lorsque, dans la société future, ce principe individualiste de la production capitaliste, chacun pour soi et contre tous, et tous contre chacun, sera remplacé par le vrai principe de la sociabilité humaine : chacun pour tous et tous pour chacun – quel immense changement n’obtiendra-t-on pas dans les résultats de la production ? Imaginez-vous quelle sera l’augmentation de la production, lorsque chaque homme, loin d’avoir à lutter contre tous les autres, sera aidé par eux, quand il les aura, non plus comme ennemis, mais comme coopérateurs. Si le travail collectif de dix hommes atteint des résultats absolument impossibles pour un homme isolé, combien grands seront les résultats obtenus par la grande coopération de tous les hommes qui, aujourd’hui, travaillent hostilement les uns contre les autres ?
Et les machines ? L’apparition de ces puissants auxiliaires du travail, si grande qu’elle nous paraisse aujourd’hui, n’est que très minime en comparaison de ce qu’elle sera dans la société à venir.

La machine a contre elle, aujourd’hui, souvent l’ignorance du capitaliste, mais plus souvent encore son intérêt. Combien de machines restent inappliquées uniquement parce quelles ne rapportent pas un bénéfice immédiat au capitaliste ?

Est-ce qu’une compagnie houillère, par exemple, ira se mettre en frais pour sauvegarder les intérêts des ouvriers et construira de coûteux appareils pour descendre les mineurs dans les puits ? Est-ce que la municipalité introduira une machine pour casser les pierres, lorsque ce travail lui fournit le moyen de faire à bon marché de l’aumône aux affamés ? Que de découvertes, que d’applications de la science restent lettre morte, uniquement parce qu’elles ne rapporteraient pas assez au capitaliste !

Le travailleur lui-même est aujourd’hui l’ennemi des machines, et ceci avec raison, puisqu’elles sont vis-à-vis de lui le monstre qui vient le chasser de l’usine, l’affamer, le dégrader, le torturer, l’écraser. Et quel immense intérêt il aura, au contraire, à en augmenter le nombre lorsqu’il ne sera plus au service des machines ; au contraire, elles-mêmes seront à son service, l’aidant et travaillant pour son bien-être !

Enfin, il faut tenir compte de l’immense économie qui sera faite sur les trois éléments du travail : la force, les instruments et la matière, qui sont horriblement gaspillés aujourd’hui, puisqu’on les emploie à la production de choses absolument inutiles, quand elles ne sont pas nuisibles à l’humanité.

Combien de travailleurs, combien de matières et combien d’instruments de travail ne sont-ils pas employés aujourd’hui par l’armée de terre et de mer, pour construire les navires, les forteresses, les canons et tous ces arsenaux d’armes offensives et défensives ! Combien de ces forces sont usées à produire des objets de luxe qui ne servent qu’à satisfaire des besoins de vanité et de corruption !

Et lorsque toute cette force, toutes ces matières, tous ces instruments de travail seront employés à l’industrie, à la production d’objets qui eux-mêmes serviront à produire, quelle prodigieuse augmentation de la production ne verrons-nous pas surgir !

Oui, le communisme est applicable ! On pourra bien laisser à chacun prendre à volonté ce dont il aura besoin, puisqu’il y en aura assez pour tous. On n’aura plus besoin de demander plus de travail que chacun n’en voudra donner, parce qu’il y aura toujours assez de produits pour le lendemain.

Et c’est grâce à cette abondance que le travail perdra le caractère ignoble de l’asservissement, en lui laissant seulement le charme d’un besoin moral et physique, comme celui d’étudier, de vivre avec la nature.

Ce n’est pas tout d’affirmer que le communisme est chose possible nous pouvons affirmer qu’il est nécessaire. Non seulement on peut être communiste ; il faut l’être sous peine de manquer le but de la révolution.

En effet, après la mise en commun des instruments de travail et des matières premières, si nous conservions l’appropriation individuelle des produits du travail, nous nous trouverions forcés de conserver la monnaie, partant une accumulation de richesses plus ou moins grande, selon plus ou moins de mérite, ou plutôt d’adresse des individus. L’égalité aurait ainsi disparu, puisque celui qui parviendrait à posséder plus de richesses se serait déjà élevé par cela même au-dessus du niveau des autres Il ne resterait plus qu’un pas à faire pour que les contre-révolutionnaires établissent le droit d’héritage. Et, en effet, j’ai entendu un socialiste de renom, soi-disant révolutionnaire, qui soutenait l’attribution individuelle des produits, finir par déclarer qu’il ne verrait pas d’inconvénients à ce que la société admît la transmission de ces produits en héritage : la chose selon lui, ne porterait pas à conséquence. Pour nous qui connaissons de près les résultats auxquels la société en est arrivée avec cette accumulation des richesses et leur transmission par héritage, il ne peut pas y avoir de doute à ce sujet.

Mais l’attribution individuelle des produits rétablirait non seulement l’inégalité parmi les hommes, elle rétablirait encore l’inégalité entre les différents genres de travail. Nous verrions reparaître immédiatement le travail "propre" et le travail "malpropre", le travail "noble" et le travail "ignoble" : le premier serait fait par les plus riches, le second serait l’attribution des plus pauvres. Alors ce ne serait plus la vocation et le goût personnel qui détermineraient l’homme à s’adonner à tel genre d’activité plutôt qu’à un autre : ce serait l’intérêt, l’espoir de gagner davantage dans telle profession. Ainsi renaîtraient la paresse et la diligence, le mérite et le démérite, le bien et le mal, le vice et la vertu, et, par conséquent, la "récompense", d’un côté, et la "punition", de l’autre, la loi, le juge, le sbire et la prison.

Il y a des socialistes qui persistent à soutenir cette idée de l’attribution individuelle des produits du travail en faisant valoir le sentiment de la justice.

Étrange illusion ! Avec le travail collectif, que nous impose la nécessité de produire en grand et d’appliquer sur une large échelle les machines, avec cette tendance, toujours plus grande, du travail moderne à se servir du travail des générations précédentes, - comment pourra déterminer ce qui est la part du produit de l’un et la part du produit d’un autre ? C’est absolument impossible, et nos adversaires le reconnaissent si bien eux-mêmes, qu’ils finissent par dire : "Eh bien ! nous prendrons pour base de la répartition l’heure de travail" ; mais, en même temps, ils admettent eux-mêmes que ce serait injuste, puisque trois heures du travail de Pierre peuvent souvent valoir cinq heures du travail de Paul.

Autrefois nous nous disions "collectivistes", puisque c’était le mot qui nous distinguait des individualistes et des communistes autoritaires ; mais, au fond, nous étions tout bonnement communistes antiautoritaires, et en nous disant "collectivistes", nous pensions exprimer par ce nom notre idée que tout doit être mis en commun, sans faire de différence entre les instruments et matières de travail et les produits du travail collectif.

Mais, un beau jour, nous avons vu surgir encore une nouvelle nuance de socialistes qui, ressuscitant les errements du passé, se mirent à philosopher, à distinguer, à différencier sur cette question, et qui finirent par se faire les apôtres de la thèse suivante :

"Il existe – disent-ils – des valeurs d’usage et des valeurs de production. Les valeurs d’usage sont celles que nous employons à satisfaire nos besoins personnels : c’est la maison que nous habitons, les vivres que nous consommons, les vêtements, les livres, etc., tandis que les valeurs de production sont celles dont nous nous servons pour produire : c’est l’atelier, les hangars, l’étable, les magasins, les machines et les instruments de travail de toute sorte, le sol, matières de travail, etc. Les premières valeurs qui servent à satisfaire les besoins de l’individu – disent-ils – doivent être d’attribution individuelle, tandis que les secondes, celles qui servent à tous pour produire, doivent être d’attribution collective."

Telle fut la nouvelle théorie économique trouvée, ou plutôt renouvelée pour le besoin.

Mais je vous demande, à vous qui donnez l’aimable titre de valeur de production au charbon qui sert à alimenter la machine, à l’huile servant pour la graisser, à l’huile qui éclaire sa marche – pourquoi le refuserez-vous au pain et, à la viande dont je me nourris, à l’huile dont j’assaisonne ma salade, au gaz qui éclaire mon travail, à tout ce qui sert à faire vivre et marcher la plus parfaite de toutes les machines, le père de toutes les machines : l’homme ?

Vous classez dans les valeurs de production la prairie et l’étable qui sert à abriter les bœufs et les chevaux et vous voulez en exclure les maisons et les jardins qui servent au plus noble de tous les animaux : l’homme ?

Où est donc votre logique ?

D’ailleurs, vous-mêmes qui vous faites les apôtres de cette théorie, vous savez parfaitement que cette démarcation n’existe pas en réalité, et que, s’il est difficile de la tracer aujourd’hui, elle disparaîtra complètement le jour où tous seront producteurs en même temps que consommateurs.

Ce n’est donc pas cette théorie, on le voit, qui aurait pu donner une force nouvelle aux partisans de l’attribution individuelle des produits du travail. Cette théorie n’a obtenu qu’un seul résultat : celui de démasquer le jeu de ces quelques socialistes qui voulaient atténuer la portée de l’idée révolutionnaire ; elle nous a ouvert les yeux et nous a montré la nécessité de nous déclarer tout carrément communistes.

Mais enfin abordons la seule et unique objection sérieuse que nos adversaires aient avancée contre le communisme.

Tous sont d’accord que nous allons nécessairement vers le communisme, mais on nous observe qu’au commencement, les produits n’étant pas assez abondants, il faudra établir le rationnement, le partage, et que le meilleur partage des produits du travail serait celui basé sur la quantité du travail que chacun aura faite.

A ceci nous répondons que, dans la société future, lors même que l’on serait obligé de faire le rationnement, on devrait rester communistes : c’est-à-dire le rationnement devrait se faire, non pas selon les mérites, mais selon les besoins.

Prenons la famille, ce modèle du petit communisme (d’un communisme autoritaire plutôt qu’anarchiste, il est vrai, ce qui, d’ailleurs, dans notre exemple, ne change rien).

Dans la famille, le père apporte, supposons cent sous par jour, l’aîné trois francs, un garçon plus jeune, quarante sous, et le gamin seulement vingt sous par jour. Tous apportent l’argent à la mère qui tient la caisse et qui leur donne à manger. Tous apportent inégalement, mais au dîner chacun se sert à sa guise et selon son appétit ; il n’y a pas de rationnement. Mais viennent les mauvais jours, et la dèche force la mère à ne plus s’en remettre à l’appétit et au goût de chacun pour la distribution du dîner. Il faut faire un rationnement et, soit par l’initiative de la mère, soit par convention tacite de tous, les portions sont réduites. Mais voyez, cette répartition ne se fait pas suivant les mérites, car c’est le plus jeune garçon et le gamin surtout qui reçoivent la plus grosse part, et quant au morceau choisi, il est réservé pour la vieille qui ne rapporte rien du tout. Même pendant la disette, on applique dans la famille ce principe de rationnement selon les besoins. En serait-il autrement dans la grande famille humaine de l’avenir ?

Il est évident qu’il y aurait à dire davantage sur ce sujet, si je ne le traitais pas devant des anarchistes.

On ne peut pas être anarchiste sans être communiste. En effet, la moindre idée de limitation contient déjà en elle-même les germes d’autoritarisme. Elle ne pourrait pas se manifester sans engendrer immédiatement la loi, le juge, le gendarme.

Nous devons être communistes, car c’est dans le communisme que nous réaliserons la vraie égalité. Nous devons être communistes, parce que le peuple, qui ne comprend pas les sophismes collectivistes, comprend parfaitement le communisme comme les amis Reclus et Kropotkine l’ont déjà fait remarquer. Nous devons être communistes, parce que nous sommes des anarchistes, parce que l’anarchie et le communisme sont les deux termes nécessaires de la révolution.

Carlo Cafiero

...ce texte et bien d'autres sont disponibles sur infokiosques

P.S.

"Anarchie et communisme" est la reproduction du rapport lu par Carlo Cafiero en 1880 à l’occasion du congrès de la Fédération jurassienne de l’A.I.T. (Association Internationale des Travailleurs) à Chaux-de-Fonds. Ce texte de Cafiero fut publié pour la première fois la même année à Genève, dans le journal anarchiste Le Révolté.

Eléments biographiques (repris et adaptés du site « Le Drapeau Noir »)

Né le 1er septembre 1846 à Barletta, province des Pouilles, en Italie, Carlo Cafiero est issu d’une famille bourgeoise. Il effectue des études de droit puis voyage en France, en Russie et en Angleterre où il se lie d’amitié avec Friedrich Engels. Celui-ci lui fait découvrir le socialisme et le charge, en juin 1871, de consolider les sections de l’Internationale en Italie. A Florence et à Naples, il prend contact avec des groupes de militants, dont Errico Malatesta, et collabore au journal « La Campana » (« La Cloche »). Du 4 au 6 août 1872, à Rimini, il préside la conférence des sections italiennes de l’Internationale qui prend la décision de rompre avec le communisme autoritaire et le conseil général de Londres (qui voulait supprimer l’autonomie des sections). Le 2 septembre 1872, le congrès de La Haye (les sections italiennes n’y assistent pas) marque la rupture définitive entre autoritaires (proches de Karl Marx) et anti-autoritaires (proches de Mikhaïl Bakounine). Carlo Cafiero, présent en tant qu’observateur, dénoncera l’exclusion de Bakounine et de James Guillaume. Il participe ensuite, les 15 et 16 septembre 1872, au congrès international antiautoritaire de Saint-Imier, qui signe en quelque sorte l’acte de naissance du mouvement anarchiste.

En 1877, il participe au mouvement insurrectionnel de la « bande du Matese » qui tente de proclamer le communisme libertaire dans divers villages de la province de Bénévent. Il est arrêté avec ses compagnons, quelques jours plus tard, et passe quinze mois en prison pendant lesquels il traduit « Le Capital » de Marx. Le procès se déroule en août 1878 et se solde par un acquittement général.
A partir de 1883, sa santé mentale se détériore et il sombre peu à peu dans la folie. Après plusieurs internements, il meurt le 17 juillet 1892 à l’asile de Nocera Inferiore (Campanie).
Cafiero était marié à une militante révolutionnaire russe, Olimpiada Evgrafovna Kutuzova.
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02/10/2010

[Un problème d’arithmétique divise les Français]

Par André Martin, publié par Retraites Enjeux Débats le 29 septembre 2010.

D’un côté : Sarkozy, Fillon, Woerth, les députés UMP, le MEDEF et pas mal d’éditorialistes qui affirment que, pour des raisons démographiques, il ne sera bientôt plus possible de financer les retraites par répartition. De l’autre côté : des syndicalistes, des ingénieurs, des artisans, des agriculteurs, des commerçants, des ouvriers, des étudiants, des lycéens qui, après calcul, affirment qu’il ne sera pas très difficile de financer les retraites par répartition, même dans 40 ans.

Qui a raison ? Qui a tort ? Les calculs sont-il compliqués ?
Des professeurs de mathématiques ont voulu en avoir le coeur net. Ils ont soumis la question, sous la forme d’un problème d’arithmétique, à un millier d’élèves de classes de 6ème.

Ils sont partis des données incontestables suivantes :
- au cours des 40 dernières années, avec une croissance annuelle moyenne de 2%, le PIB est passé de 1000 à 2000 milliards d’euros
- au cours des 40 ans prochaines années, le nombre de personnes de plus de 60 ans va en gros doubler
- dans l’hypothèse où, sur les 40 prochaines années, la croissance serait seulement de 1% en moyenne annuelle (le gouvernement promet 2% et plus, afin de faire reculer le chômage), le PIB passerait de 2000 milliards en 2010 à 3000 milliards en 2050
Les professeurs ont convenu que les 2000 milliards seraient représentés par un gâteau de 2000 grammes et les 3000 milliards par un gâteau de 3000 grammes. Ils ont soumis l’énoncé suivant aux élèves :

« En 2010, dix salariés produisent un gâteau de 2000 grammes, à partager avec 4 retraités. En 2050, dix salariés produiront un gâteau de 3000 grammes à partager avec 8 retraités.
Calculer le poids de la part de gâteau de chaque personne, en 2010 et en 2050.
La part de chacun en 2050 sera-telle plus petite qu’en 2010 ? »

99 % des 1000 élèves ont répondu :
- en 2010, la part de chacun est de 143 g (2000 : 14)
- en 2050, la part de chacun sera de 167 g (3000 : 18)
- en 2050 la part de chacun aura donc augmenté par rapport à 2010

Aucun élève de 6ème n’a donc trouvé le même résultat que Sarkozy, Fillon et Woerth au problème de partage du gâteau !
Afin de tenter de comprendre cette situation ubuesque, les professeurs de français ont choisi le prochain sujet de rédaction qu’ils soumettront aux élèves du lycée : « A votre avis, pourquoi Sarkozy, Fillon et Woerth font semblant de ne pas savoir calculer ? ».
Nous avons profité du débat « Quel avenir pour les retraites ? », entre Xavier Bertrand et Bernard Thibault, à Lyon le 25 septembre 2010, pour demander à Xavier Bertrand si les résultats trouvés par les 1000 élèves étaient justes ou erronés. Il nous a répondu que les résultats étaient justes, mais que l’énoncé du problème aurait du préciser que dans les 40 années à venir, une partie de l’accroissement des richesses devra être consacrée aux dépenses de santé et à celles liées à la dépendance (le 5ème risque), car elles vont encore augmenter. Nous avons donc refait les calculs, en réservant sur le gâteau de 2050 : 100 milliards de plus pour la santé et 100 milliards pour la dépendance. Donc comme si le gâteau de 2050 ne pesait plus que 2800 grammes.

Résultats du nouveau calcul :
- en 2010, la part de chacun est de 143 g (2000 : 14)
- en 2050, la part de chacun sera de 155 g (2800 : 18)
- en 2050 la part de chacun aura … toujours augmenté par rapport à 2010 !

Les explications de Xavier Bertrand n’étant toujours pas satisfaisantes, nous invitons les citoyens, jeunes et
moins jeunes, à plancher sur la question suivante : « A votre avis, pourquoi Sarkozy, Fillon, Woerth, Copé et
Bertrand font semblant de ne pas savoir calculer ? ».

Nous publierons sur ce site vos réponses les plus pertinentes.

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13/09/2010

[L’hypocrisie infinie de l’Occident]

par Fidel Castro Ruz, publié par "Granma" le 13 septembre 2010

Bien qu’il ait publié avant et après des articles sur cette question, le journal mexicain La Jornada lui en a consacré un très impressionnant, le 1er septembre 2010, intitulé : « L’holocauste des Roms : hier et aujourd’hui », qui rappelle une histoire vraiment dramatique. Je vais en citer des extraits textuels qui reflètent des faits absolument bouleversants dont l’Occident et surtout son colossal appareil médiatique ne disent mot.

1496 : essor de la pensée humaniste. Les peuples Roms d’Allemagne sont déclarés traîtres aux pays chrétiens, espions à la solde des Turcs, porteurs de la peste, sorciers, bandits et voleurs d’enfants.

1710 : siècle des Lumières et de la Raison. Un édit envoie à la potence, sans autre forme de procès, tous les Roms adultes de Prague. Les jeunes et les femmes sont mutilés. En Bohème, on leur coupe l’oreille gauche. En Moravie, l’oreille droite.

1899 : apogée de la modernité et du progrès. La police de Bavière crée une section spéciale des questions Roms. En 1929, cette section devient un Centre national qui est transféré à Munich puis, en 1937, à Berlin. Quatre ans après, un demi million de Roms meurent dans les camps de concentration d’Europe centrale et de l’Est.

Eva Justin, assistante du docteur Robert Ritter, de la Section d’investigations raciales du ministère allemand de la Santé, affirme que le sang Roms est extrêmement dangereux pour la pureté de la race allemande. Et un certain docteur Portschy adresse un mémorandum à Hitler pour lui suggérer de condamner les Roms aux travaux forcés et de les stériliser en masse car ils mettent en danger la pureté du sang du paysannat allemand.

Taxés de criminels invétérés, les Roms commencent à être arrêtés en masse ; dès 1938, ils sont incarcérés dans des blocs spéciaux des camps de Buchenwald, de Mauthausen, de Gusen, de Dautmergen, de Natzweiler et de Flossenburg.

Dans un camp de Ravensbruck lui appartenant, Heinrich Himmler, le chef de la Gestapo (SS), crée un espace pour sacrifier les femmes Roms soumises à des expérimentations médicales. Cent vingt fillettes Roms sont stérilisées. Des femmes Roms mariées à des non-Roms sont stérilisées à l’hôpital de Dusseldorf-Lierenfeld.

Des milliers d’autres Roms sont déportés de Belgique, de Hollande et de France vers le camp polonais d’Auschwitz. Dans ses Mémoires, Rudolf Hess (le commandant du camp) raconte que des quasi-centenaires, des femmes enceintes et un grand nombre d’enfants faisaient partie de ces déportés.

Aucun des cinq mille Roms du ghetto de Lodz (Pologne) […] ne survécut.

En Yougoslavie, Roms et juifs étaient exécutés pareillement dans le bois de Jajnice. Les paysans se rappellent encore les cris des petits Roms conduits sur les lieux d’exécution.

Dans les camps d’extermination, seul l’amour des Roms pour la musique leur servit parfois de consolation. À Auschwitz, affamés et pouilleux, ils se réunissaient pour jouer et encourageaient les enfants à danser. Mais le courage des guérilleros Roms de la résistance polonaise dans la région de Nieswiez resta légendaire.

La musique fut un facteur qui maintint leur unité et les aida à survivre, tout comme la religion le fut chez les chrétiens, les juifs et les musulmans.

Dans une série d’articles parus dès fin août, La Jornada a rappelé des événements presque oubliés sur le sort des Roms en Europe qui, bien que victimes du nazisme, ne furent pas pris en considération après le procès de Nuremberg en 1945-1946.

Le gouvernement du chancelier Konrad Adenauer déclara que l’extermination des Roms avant 1943 avait obéi à des politiques d’État légales, si bien que les victimes d’avant cette date ne reçurent aucune indemnisation. Robert Ritter, l’expert nazi en extermination des Roms, fut libéré. Ce n’est qu’en 1982, soit trente-neuf ans après, qu’il fut reconnu que les victimes avaient droit à des indemnisations, mais la majorité était déjà morte.

Plus des trois quarts des Roms, calculés entre 12 et 14 millions, vivent en Europe centrale et de l’Est. La Yougoslavie socialiste de Tito fut la seule à reconnaître aux Roms les mêmes droits qu’aux minorités croates, albanaises et macédoniennes.

Le journal mexicain qualifie de « particulièrement perverse » la déportation massive de Roms vers la Roumanie et la Bulgarie ordonnée par le gouvernement de Sarkozy, un juif d’origine hongroise. Qu’on ne prenne pas ça pour de l’irrespect de ma part : ce sont les termes mêmes du journal.

On calcule que deux millions de Roms vivent en Roumanie, pays allié des USA et membre illustre de l’OTAN, dont le président, Traian Basescu, a qualifié une journaliste de « sale Tsigane ». Quelqu’un de très délicat et d’une politesse exquise, on le constate…

Le site web Univisión.com a commenté les manifestations organisées contre l’expulsion de Roms et contre la « xénophobie » en France. Selon l’agence de presse AFP, environ « cent trente manifestations devaient se dérouler en France et devant les ambassades françaises de plusieurs pays de l’Union européenne, avec le soutien de dizaines d’organisations des droits humains, de syndicats et de partis de gauche et d’écologistes ». La longue dépêche évoque la participation de personnalités connues de la culture, comme Jane Birkin et la cinéaste Agnès Jaoui, et rappelle que la première a fait partie, aux côtés de l’ancien résistant à l’occupation nazie de France (1940-1944), Stephane Hessel, du groupe qui eut ensuite des entretiens avec des conseillers d’Eric Besson, le ministre de l’Immigration.

« "Ça a été un dialogue de sourds, mais il est bon qu’il ait eu lieu pour leur montrer qu’une bonne partie de la population se dresse contre cette politique nauséabonde", a déclaré le porte-parole du réseau Education sans frontières… »

            D’autres nouvelles abordent ce point épineux. Selon l’article de Ricardo Martinez de Rituerto, sur elpais.com, « le Parlement européen a cloué hier au pilori la France et Nicolas Sarkozy pour leur rapatriement de milliers de Roms roumains et bulgares, à la suite de débats tendus au cours desquels l’attitude de José Manuel Durão Barroso et de la Commission a été qualifiée de scandaleuse et de ridicule, compte tenu de leur apparente pusillanimité à condamner les décisions de Paris comme illégales et contraires au droit communautaire ».

La Jornada a fourni dans un autre article une donnée sociale impressionnante : la mortalité néonatale des Roms est neuf fois plus élevée que la moyenne européenne, et leur espérance de vie dépasse à peine cinquante ans.

            Le journal mexicain avait informé le 29 août :

Bien que les critiques n’aient pas manqué, aussi bien de la part des institutions de l’Union européenne que de l’Église catholique, de l’ONU et d’une vaste gamme d’organisations travaillant auprès des émigrés, Sarkozy insiste pour expulser et déporter des centaines de citoyens bulgares et roumains, des citoyens européens, donc, au motif de leur nature prétendument "criminelle".

On a du mal à croire qu’en 2010, après le terrible passé de l’Europe en matière de racisme et d’intolérance, qu’une ethnie entière puisse encore être ainsi criminalisée et signalée en bloc comme un problème social.

L’indifférence, voire la complaisance face aux actions aujourd’hui de la police française, hier de la police italienne, et en général européenne, laissent pantois les observateurs les plus optimistes.

            Soudain, tandis que j’écrivais ces Réflexions, je me suis rappelé que la France était la troisième puissance nucléaire de la planète et que Sarkozy possédait lui aussi un attaché-case qui contient les codes autorisant le lancement de l’une des plus de trois cents bombes que possède ce pays. De quel droit moral peut-on dès lors lancer une attaque contre l’Iran, que l’on condamne pour sa prétendue intention de fabriquer une bombe atomique ? Où sont la sagesse et la logique de cette politique ?

            Supposons que Sarkozy perde soudain la tête, comme il semble que c’est en train d’arriver… Que ferait en l’occurrence le Conseil de sécurité des Nations Unies de Sarkozy et de son attaché-case ?

            Que se passerait-il si l’extrême droite française décidait d’obliger Sarkozy à suivre une politique raciste en contradiction avec les normes de l’Union européenne ?

            Le Conseil de sécurité pourrait-il répondre à ces deux questions ?

            L’absence de vérité et la primauté du mensonge sont la pire tragédie à notre périlleuse ère nucléaire.
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20/07/2010

[Où est la gauche?]

par José Saramago.

Il y a trois ou quatre ans de cela, lors d’une interview à un journal sud-américain, argentin, je crois, j’ai sorti, dans une succession de questions et de réponses, une déclaration dont j’imaginais qu’elle susciterait indignation, débat et scandale -j’étais à ce point naïf-, en premier lieu parmi les troupes locales de la gauche, et, qui sait, se propagerait comme une onde  dans les milieux internationaux, qu’ils soient politiques, syndicaux, ou culturels, et tributaires de la dite gauche. Dans toute sa cruauté, ne reculant en rien face à sa propre obscénité, ma phrase, ponctuellement reproduite par le journal était celle-ci: « La gauche n’a pas la moindre putain d’idée du monde dans lequel elle vit. » A mon intention, délibérément provocatrice , la gauche ainsi interpellée a répondu par le silence le plus glacial.

Aucun parti communiste, par exemple, à commencer par celui dont je suis membre, n’est monté au créneau pour s’insurger ou simplement argumenter sur l’à-propos ou le manque d’à-propos des paroles que j’avais proférées. A fortiori, aucun non plus des partis socialistes qui sont au gouvernement dans leur pays respectifs, je pense surtout à ceux du Portugal et d’Espagne, n’a jugé nécessaire d’exiger des explications à l’écrivain effronté qui avait osé lancer un pavé dans la mare putride de l’indifférence. Rien de rien, silence total, comme si les tombes idéologiques où ils s’étaient réfugiés ne contenaient rien d’autre que poussière et araignées, tout juste un vieil os qui ne pourrait même pas servir de relique. Pendant quelques jours je me suis senti exclu de la société humaine comme si j’étais un pestiféré, victime d’une sorte de cirrhose mentale, qui ne sait plus ce qu’il dit. J’en étais même arrivé à penser que la phrase compatissante qui n’allait pas manquer de circuler parmi ceux qui se taisaient serait plus ou moins celle-ci: « Le pauvre, à quoi pouvait-on s’attendre à cet âge ? » Il est clair qu’ils ne me trouvaient pas à la hauteur pour donner mon avis.


Le temps a passé, le temps a passé, l’état du monde est devenu de plus en plus compliqué, et la gauche impavide, a continué à jouer les rôles qui, au pouvoir ou dans l’opposition, lui avaient été distribués. Et moi, qui entre-temps avait fait une autre découverte, à savoir que Marx n’avait jamais eu autant raison qu’aujourd’hui, j’ai imaginé, quand il y a un an a éclaté l’escroquerie cancéreuse des hypothèques aux Etats- Unis, que la gauche, où qu’elle fut, si elle était encore vivante, allait enfin ouvrir la bouche pour dire ce qu’elle pensait de l’affaire. 

J’ai l’explication: la gauche ne pense pas, n’agit pas, ne risque pas. Il s’est passé ce qui s’est passé ensuite, jusqu’à ce jour, et la gauche, lâchement, continue à ne pas penser, à ne pas âgir, à ne pas risquer. Ne vous étonnez donc pas de l’insolente question du titre: « Où est la gauche?  »
Je ne verse pas d’obole, j’ai déjà payé bien trop cher mes illusion. Lire la suite / lien permanent

31/05/2010

[Facebook est une dictature obscurantiste]

par Laurent Chambon - publié par Minorité le Samedi 22 mai 2010

La semaine dernière, j’ai décidé de fermer mon compte Facebook, malgré les photos, les vidéos, les centaines d’amis, les liens et les messages échangés. Cela faisait quelques semaines que je me tâtais, mais que je n’osais pas: Facebook est en train de devenir un outil tellement essentiel à notre vie en ligne que ne plus avoir de compte FB me fait penser au bannissement antique. Je n'ai pas choisi de fermer mon compte par avant-gardisme poseur ou par snobisme parce que même les beaufs ont leur profil FB, mais pour sauver ma peau.

Avant de parler de la mort de la confidentialité ou des divers niveaux de transparence, il faut comprendre que Facebook est une vraie révolution sociale. Pas uniquement pour ce qu’il est, mais pour ce qu’il est en train de devenir. Avant internet, choisir ses amis était un processus compliqué, car la distance physique mettait fin à la relation: à part passer du temps au téléphone (c’était alors hors de prix), il n’y avait que le fax (pour les nantis) ou la poste (pour le peuple) pour s’échanger des documents et communiquer. Je me souviens que j’envoyais des cassettes de mix à mes amis: si j’étais à l’étranger, il fallait une semaine pour que la cassette leur parvienne, et s’ils y répondaient dans la journée, une semaine après j’avais leurs réactions et commentaires. Deux semaines pour dire «j’adore cette chanson» et qu’on me réponde «ouais c’est super».

Avec Facebook, on peut partager en direct des vidéos, des musiques, des liens, papoter dans une petite fenêtre, s’envoyer des sourires ou se tirer la langue même si on ne vit pas à côté les uns des autres. Ça ne remplace pas le temps qu’on passe en vrai avec ses amis, à écouter de la musique ensemble sur le canapé, à se raconter nos histoires ou à partager un repas, mais cela le prépare en amont et permet de maintenir la relation en forme par la suite.

Mon expérience est que Facebook ne permet pas vraiment de se faire de nouveaux amis, mais d’approfondir les relations amicales que l’on a déjà. Dans mon cas, Facebook est aussi un moyen de maintenir l’amitié que j’ai avec des personnes qui vivent au loin, dans mon pays d’origine comme avec ceux et celles qui vivent aussi à l’étranger. Bien plus pratique que l’email, plus complet que MSN ou iChat, Facebook est déjà un outil social essentiel.

Mieux, les ingénieurs et mercateux de la firme américaine ont proposé une mutation qui est en passe de rendre Facebook essentiel à notre vie sociale. Avec les liens «J’aime» qu’on va pouvoir partager avec nos amis en dehors du site, il va se produire une synergie de nos passages en ligne: comme on aime savoir ce que nos amis sont en train de lire ou d’écouter quand on leur rend visite, on va aimer savoir ce qu’ils lisent, regardent et écoutent quand ils sont en ligne.

Les adolescents, en particulier, vont adorer. Quand j’étais ado, à la fin des années 1980, je passais des heures avec les copines à parler de Duran Duran et de A-ha, de lire les notes des pochettes de disques et de regarder avec adoration des vidéos que nous avions fait venir à grand frais d’Angleterre. J’imagine très bien les ados d’aujourd’hui partager l’essentiel de leurs coups de coeur musicaux et cinématographiques avec leurs amis, tchatter sans fin sur la robe minimaliste de Lady Gaga, la grosse caisse du nouveau Black Eyed Pea ou des choses dans le genre. Dès qu’un aura découvert un truc «génial», tous les autres seront au courant et adoreront aussi, ou au contraire détesteront. Car c’est comme ça que ça fonctionne, les ados: en meutes idiotes. Je sais de quoi je parle, moi aussi j’ai eu été ado.

Dans la plupart des articles critiques envers Facebook, on pleure notre vie privée. C’est vrai, le niveau de contrôle de ce qu’on veut révéler, et à qui, est insuffisant. Mark Zuckerberg, le fondateur de FB, a beau déclarer que la vie privée c’est du passé, on n’est pas non plus obligé de partager ses idées. Surtout, on devrait pouvoir avoir la possibilité de changer d’avis, de cacher certaines parties à certaines personnes, les montrer à d’autres, exactement comme on fait dans la vie: on ne raconte pas la même chose de la même façon à sa mère, à ses collègues et à ses potes.

Mais connaissant l’avidité de ses investisseurs et l'opportunisme de Zuckerberg et de ses sbires, ce problème va être réparé: c’est plus facile de vendre un peu de votre vie privée que de tout exposer à n’importe qui et de risquer de perdre des clients. La question de la confidentialité en ligne va donc être résolue, car Facebook ne peut pas se permettre, symboliquement, politiquement ou économiquement, de devenir le grand méchant loup du net. Le lynchage du vilain Bill Gates, le-monopoliste-sans-cœur, ou la perte de réputation récente de Steve Jobs, gourou-devenu-dictateur-qui-n'aime-pas-le-porno, ont je crois servi de leçon à Zuckerberg.

Non, les vrais problèmes sont ailleurs.


Facebook, ça prend plein de temps.

Trop, en fait. Beaucoup trop.

Le premier problème, c’est l’efficacité réelle d’un tel site social. C’est super d’aller mater ce que font les gens, de les voir dans des situations ridicules, de se marrer de leurs goûts de merde ou de se demander qui est vraiment leur ami pour de vrai. C’est super d’échanger instantanément des vidéos, des liens de lolcats et le nouveau tube de Kylie avec ses copines. Mais après des heures à rigoler tout seul derrière son écran, on se dit qu’on aurait quand même préféré papoter avec Pierre sur Skype ou aller boire un coup avec Paul au café d’à côté. Ou inviter Jacques à manger ce couscous dont personne ne comprend la recette. Être sur FB, c’est être comme les vieilles qui passent leur temps à la fenêtre à épier les autres car cela fait longtemps qu'il ne se passe plus rien dans leur vie. Spammer les gens avec ses photos et passer son temps à mettre son profil à jour, c’est encore plus effrayant: c’est comme passer son temps avec un faux micro devant la glace à avoir l’air cool en chanteuse-à-succès-que-tout-le-monde-adule-alors-que-personne-n'y-croyait-même-pas-sa-mère. Franchement...

En fait, le vrai frein à la vie en ligne, c’est la vie IRL. Car si c’est super de s’amuser sur Facebook, c’est infiniment mieux de voir les gens en vrai. On le voit avec la communauté gay: internet a tué les bars homos traditionnels, ceux où le serveur méchant vous arnaquait avec son coca sans bulles et trop de glaçons en vous tirant la tronche, car internet c’est plus simple et moins cher pour lever un mec. Mais les cafés sympathiques, les soirée Bingo avec dragqueen et les parties avec de la bonne musique sont en train de tuer internet, car on n’a pas besoin que de sexe, mais aussi de rigoler, de danser ensemble et de voir des gens en chair et en os. Quitte à ce que ça se transforme en sexe éventuellement.

La plupart des sites gay sont devenus une sorte de zoo où tout le monde cherche à savoir si son voisin en a vraiment une grosse et à extorquer les photos à poil comme autant de trophées: les mecs sympa et/ou normaux ont disparu et ont depuis longtemps laissé le champ libre aux freaks qui mentent sur leur âge, sur leurs mensurations et l’état de leur personnalité.

Quant à la propagande du succès viral grâce aux sites en ligne, le masque a commencé à tomber. MySpace n’a pas spécialement boosté la carrière musicale de groupes qui n’avaient pas auparavant signé avec une grosse maison de disques. Twitter n’a pas eu d’effet mesurable sur le nombre de voix récoltées par les politiciens en ligne, et ce n’est pas faute de twitter 50 fois par jour. Facebook n’a pas accru votre popularité: ces 800 amis ne sont pas tous vos amis, en fait. Facebook n’est pas le miracle dont nous parle la presse qui décidément n’y comprend pas grand chose: ça prend beaucoup de temps et ça ne rapporte pas tant que ça, ni en buzz, ni en amis, ni en opportunités de carrière.



À force de subir les tchats intempestifs des Ghanéen(ne)s qui cherchent un mari thuné en Europe ou se taper les commentaires débiles de ceux qui n’ont rien d’autre à faire de leur journée, les gens qui par ailleurs on une vraie vie vont se tourner vers autre chose. Car ce qui plaît aux troupeaux d’ados grégaires/rebelles n’est pas forcément ce dont rêvent les adultes équilibrés qui ont aussi une vie familiale et amicale normale.

Personnellement, j’ai décidé de me concentrer sur mes vrais amis, et d’utiliser le temps que je passais à lire des profils d’inconnus pour organiser des bouffes, aller avec les chiens à la plage et m’occuper de mon mari.


Facebook est une dictature.

L'arbitraire total y règne, ainsi que la loi du plus fort.

L’autre problème, et selon moi, le plus sérieux, c’est celui de l’équilibre des pouvoirs.

Il y a deux mois, le profil de Didier Lestrade a été fermé. Il a probablement partagé un homme nu de trop avec ses amis, il a peut-être été dénoncé par des folles jalouses, un assistant de Delanoë qui voulait venger son maître ou des membres d’une secte chrétienne quelconque qui n'ont toujours pas digéré Act Up et le coup du préservatif rose sur l'obélisque. Who knows… Les robots de Facebook ont mis son compte hors ligne sans qu’on sache pourquoi. Plus d’amis, plus de photos, plus de liens: Didier a simplement disparu du net. Babaille Didier. Après des emails de protestation d’un peu tout le monde, son compte a été rouvert, on ne sait ni pourquoi ni par qui, mais ça a été une sacrée leçon.

De plus en plus de gens sont ainsi bannis tous les jours, pour un mot de travers, une photo malvenue, ou parce qu’ils ont été dénoncés par des gens malintentionnés. On parle beaucoup de ces groupes intégristes qui font fermer les pages et les profils des laïcs et des progressistes dans le monde arabe. Ou des chrétiens intégristes qui sonnent l’alarme de Facebook contre leurs ennemis, qu’ils soient pour la liberté de l’avortement ou le mariage des couples de même sexe. Un robot reçoit des messages, il ferme le compte, et ensuite tout dépend du bon vouloir d’un employé de Facebook, qui ne parle pas forcément votre langue, et qui suit des règles qui sont tout sauf évidentes.

Facebook est en train de devenir un morceau essentiel de notre socialisation en ligne, mais nos données personnelles, notre sécurité en ligne et notre existence sociale sur internet dépendent de dénonciations incontrôlables, de robots sans âme qui voient de la nudité partout ou de petites mains lointaines contres lesquels il n’y a aucun recours. Une dictature, c’est un endroit où des gens que vous ne connaissez pas peuvent vous priver de liberté et de vie sociale sans raison, à tout moment. C’est exactement ce qu’est Facebook: une entreprise à but lucratif qui peut vous bannir à tout moment, sans raison claire, et sans recours. En tant que citoyen français, résidant aux Pays-Bas, je n’ai aucun moyen de récupérer ma vie en ligne si Facebook décide, pour une raison ou une autre, de me couper de mes amis, de confisquer mes photos et mes liens. Pas un juge, pas un policier, pas un élu n’a le moyen de m’aider.

Les gens qui militent pour la séparation des pouvoirs, l’indépendance de la justice et les libertés publiques dans leur pays acceptent d’être traités comme les sujets d’une dictature obscurantiste juste parce que c’est cool, que le logo bleu est impeccable et que la Californie est un État sympa et ensoleillé, et que Facebook c’est vraiment trop moderne. Moi, je refuse de voir une partie de ma vie sociale dépendre du bon vouloir d’une société basée à 9.000 kilomètres de chez moi, sans règles claires ni organes de contrôle indépendants.

On parle d’un projet de réseau social alternatif décentralisé, open source où chacun peut contrôler ses propres données. Il a levé assez de fonds pour démarrer, et on parle de l’automne 2010 pour la mise en ligne bêta si tout va bien. Je croise les doigts pour qu’il soit aussi facile d'utilisation que Facebook, et qu’il devienne un succès. En attendant, il va falloir que j’organise ma vie sociale en ligne autrement, avec Adium, ma boîte à mails comme en 1994, de liens envoyés à la main et de morceaux de musique partagées un par un avec ceux dont la boîte de réception accepte des fichiers assez gros.

Voilà. Deux semaines déjà, mon compte a normalement été supprimé définitivement si FB ne me raconte pas des salades, et je vis toujours. À votre tour de vous demander si votre présence en ligne passe nécessairement par le géant bleu.

Laurent Chambon

Laurent Chambon est docteur en sciences politiques, spécialiste des minorités en politique et dans les médias, ancien élu local travailliste à Amsterdam et chercheur en sciences politiques, et est co-fondateur de Minorités.
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