27/08/2009

[Puissé-je me tromper !]

par Fidel Castro Ruz, publié par "Granma" le 25 aout 2009


J’ai lu avec étonnement ce week-end les dépêches de presse concernant la politique intérieure des États-Unis: elles reflètent de toute évidence l’usure systématique de l’influence du président Barack Obama, dont la surprenante victoire électorale n’aurait pas été possible sans la profonde crise politique et économique de son pays: les soldats morts ou blessés en Irak, le scandale des tortures et des prisons secrètes, les pertes de logements et d’emploi, tout ceci avait ébranlé la société étasunienne. Tandis que la crise économique s’étendait dans le monde, aggravant la pauvreté et la faim dans les pays du Tiers-monde.

Ce sont ces circonstances qui ont permis la postulation, puis l’élection d’Obama dans une société aux traditions racistes: non moins de 90 p. 100 de la population noire, discriminée et pauvre, la majorité des électeurs d’origine latino-américaine et une vaste minorité des classes moyenne et ouvrière, essentiellement les jeunes, votèrent pour lui.

Il était logique que de nombreux espoirs se soient éveillés chez les Étasuniens qui l’ont appuyé. Après huit années d’aventurisme, de démagogie et de mensonges, durant lesquelles des milliers de soldats étasuniens et presque un million d’Irakiens moururent dans le cadre d’une guerre de conquête pour le pétrole de ce pays musulman qui n’avait rien à voir avec l’atroce attentat contre les tours jumelles, le peuple étasunien était las et écœuré.

Bien des gens en Afrique et ailleurs dans le monde s’enthousiasmèrent à l’idée de voir des changements dans la politique extérieure des États-Unis.

Il suffisait néanmoins d’une connaissance élémentaire de la réalité pour ne pas se bercer d’illusions quant à un éventuel changement politique aux États-Unis à partir de l’élection du nouveau président.

Obama, certes, s’était opposé à la guerre de Bush en Irak bien avant de nombreux autres membres du Congrès des États-Unis. Il avait connu dès l’adolescence les humiliations de la discrimination raciale et, à l’instar de nombreux Étasuniens, il admirait le grand militant des droits civils, Martin Luther King.

Obama est né, s’est formé, a fait de la politique et a réussi au sein même du système capitaliste impérial des États-Unis. Il ne souhaitait pas changer le système, ni ne pouvait le faire. Le plus curieux, c’est que l’extrême droite le hait pourtant parce qu’afro-américain et qu’elle combat ce que fait le président pour redorer l’image détériorée de son pays.

Il a été capable de comprendre que les États-Unis, tout en ne comptant que 4 p. 100 de la population mondiale, consomment environ 25 p. 100 de l’énergie fossile et sont les plus gros émetteurs de gaz polluants au monde.

Bush, dans ses extravagances, n’avait même pas signé le Protocole de Kyoto.

Obama se propose aussi d’appliquer des normes plus rigides face à l’évasion fiscale. On vient d’apprendre par exemple que les banques suisses fourniront les coordonnées d’environ 4 500 suspects d’évasion fiscale sur les 52 000 comptes de ressortissants étasuniens ouverts dans ce pays.

En Europe, voilà quelques semaines, Obama s’est engagé devant les pays du G-8, en particulier la France et l’Allemagne, à mettre fin au fait que son pays recourt à des paradis fiscaux pour injecter d’énormes quantité de dollars dans l’économie mondiale.

Il a offert des services de santé à presque 50 millions de citoyens dépourvus d’assurance-maladie.

Il a promis au peuple étasunien d’huiler l’appareil productif, de freiner le chômage croissant et de relancer la croissance.

Il a offert aux douze millions d’immigrants illégaux d’origine latino-américaine de mettre fin aux rafles cruelles et au traitement inhumain qu’ils subissent.

Il a fait d’autres promesses que je n’énumère pas, dont aucune ne remet en cause le système de domination du capitalisme impérialiste.

Mais la puissante extrême droite refuse la moindre mesure qui diminuerait un tant soit peu ses prérogatives.

Je me bornerai à citer des informations de ces derniers jours émises des États-Unis par des agences de presse et par la presse.

21 août :

«La confiance des Étasuniens dans le leadership du président Barack Obama a chuté sensiblement, selon un sondage publié aujourd’hui dans The Washington Post.»

«Alors que l’opposition à la réforme du système de santé s’accroît, le sondage téléphonique, réalisé de concert avec la chaîne de télévision ABC du 13 au 17 août auprès de 1 001 adultes, indique que …49 p. 100 des personnes interrogées sont d’avis qu’Obama sera capable d’introduire des améliorations significatives dans le système d’assistance médicale des États-Unis, soit 20 p. 100 de moins qu’avant son entrée à la Maison-Blanche.»

«55 p. 100 des interviewés croient que la situation générale des États-Unis va mal, contre 48 p. 100 en avril.»

«Le débat acharné sur la réforme de santé traduit un extrémisme qui inquiète les experts, alarmés par la présence d’hommes armés aux réunions populaires, par l’apparition de croix gammées et par les photos d’Hitler.»

«Les experts en crimes motivés par la haine recommandent de surveiller de près ces extrémistes et, même si de nombreux démocrates ont été écrasés par les protestations, d’autres ont décidé de faire face directement à leurs concitoyens.»

«Une jeune femme qui portait un photo retouchée d’Obama arborant une moustache à la Hitler alimente la théorie que le président créera des "tribunaux de mort" favorables à l’euthanasie de vieillards sans soutien…»

«…certains font la sourde oreille et ont décidé d’adresser des messages de haine et extrémistes, ce que Brad Garrett, ex-agent du FBI, observe avec alarme.»

«"Nous vivons assurément des temps qui font peur", a affirmé Garrett la semaine dernière à la chaîne ABC, tout en ajoutant que les services secrets "redoutaient qu’il arrive quelque chose à Obama".»

«Lundi, sans remonter plus loin, une douzaine de personnes brandissaient des armes à l’extérieur du centre de congrès de Phoenix (Arizona), où le président prononçait devant des anciens combattants un discours où il a défendu, entre autres, sa réforme médicale.»

«Un autre homme portait un pistolet portant l’inscription: "Il est temps d’arroser l’arbre de la liberté", allusion à la phrase du président Thomas Jefferson (1801‑1809) selon qui "le sang des patriotes et des tyrans" devrait arroser l’arbre de la liberté.»

Certains messages ont été encore plus explicites, puisque leurs auteurs souhaitaient "la mort d’Obama, de Michelle et de leurs deux fillettes".»

«Ces incidents prouvent que la haine a fait irruption dans la politique étasunienne avec plus de force que jamais.»

«"Nous parlons de gens qui vocifèrent, qui portent des photos d’Obama en nazi… et qui utilisent avec mépris le mot socialiste", a dit à EFE Larry Berman (de l’Université de Californie, auteur de douze ouvrages sur la présidence des États-Unis), qui attribue en partie ce qu’il se passe à l’héritage latent du racisme.»

«Après avoir informé hier que la CIA avait engagé Blackwater en 2004 pour des tâches de planification, d’entraînement et de vigilance, le New York Times apporte aujourd’hui plus de détails sur les activités confiées à cette société de sécurité privée si controversée, dont le nom actuel est Xe.»

«Le journal signale que la CIA a recruté des agents de Blackwater pour poser des bombes dans des avions téléguidés en vue de tuer des dirigeants d’Al Qaeda.»

«Selon une information fournie par des fonctionnaires du gouvernement au New York Times, les opérations se sont déroulées dans des bases du Pakistan et d’Afghanistan, où la société privée montait et plaçait dans les avions des missiles Hellfire et des bombes guidées par laser.»

«Leon Panetta, le directeur de la CIA, a décidé à un moment donné de suspendre le programme et de révéler au Congrès cette coopération de Blackwater.»

«La collaboration de Blackwater a pris fin des années avant que Panetta ne devienne chef de la CIA, quand les fonctionnaires de celle-ci contestèrent que des agents extérieurs participent à un programme d’assassinats sélectifs.»

«Blackwater a été la seule société de sécurité privée chargée de protéger le personnel étasunien en Irak sous l’administration George W. Bush.»

«Ses tactiques agressives ont fait de critiques à diverses reprises. Le cas le plus grave est survenu en septembre 2007 quand des agents de cette société tuèrent dix-sept civils irakiens.»

«Devant les chiffres de suicides record et la vague de dépression parmi les soldats, l’armée étasunienne met peu à peu au point des formations spécialisées afin de rendre ses militaires "plus résistants" au stress émotionnel causé par des situations de guerre.»

22 août :

«Le président des États-Unis, Barack Obama, a durement critiqué aujourd’hui ceux qui s’opposent à son plan de réforme du système de santé du pays et les a accusés de divulguer des vues erronées et dénaturées.»

«Comme il l’a signalé dans ses discours, l’objectif de la réforme du système de soins médicaux est d’en freiner les coûts vertigineux et de garantir une couverture médicale à presque cinquante millions d’Étasuniens sans assurance-maladie.»

«"…il devrait y avoir un débat honnête, non dominé par les vues sciemment erronées et dénaturées de ceux qui tireraient le plus de profit si les choses restaient en l’état".»

«Le département d’Etat continue de financer Blackwater, la société privée de mercenaires impliquée dans l’assassinat de dirigeants d’Al Qaeda, qui s’appelle maintenant Xe Services, a écrit aujourd’hui The New York Times.»

«Le gouverneur de New York, David Paterson, a affirmé vendredi que les médias avaient utilisé des stéréotypes raciaux en parlant de fonctionnaires noirs comme lui-même, le président Barack Obama et le gouverneur du Massachusetts, Deval Patrick. »

«La Maison-Blanche calcule que le déficit budgétaire sera, tout au long de la prochaine décennie, supérieur de deux billions de dollars aux prévisions les plus récentes, un coup dévastateur pour le président Barack Obama et pour son projet de créer un système de santé publique financé en grande partie par l’Etat.»

«Les prévisions pour la décennie sont très incertaines et peuvent varier au fil du temps. Néanmoins, les nouveaux chiffres en rouge des finances publiques poseront de lourds problèmes à Obama au Congrès, et soulèveront une énorme anxiété chez les pays étrangers qui financent la dette publique des USA, surtout la Chine. Presque tous les économistes les jugent insoutenables, même après une dévaluation massive du dollar.»

23 août :

«Le chef de l’armée étasunienne a exprimé dimanche son inquiétude devant la perte d’appui populaire aux USA à la guerre en Afghanistan, tout en indiquant que son pays restait vulnérable aux attaques d’extrémistes.»

«"Je crois que la situation en Afghanistan est grave et qu’elle se dégrade; ces deux dernières années, l’insurrection taliban s’est améliorée, s’est davantage spécialisée", a affirmé Mike Mullen, chef de l’état-major interarmes.»

«Dans une interview à la chaîne NBC, Mullen n’a pas voulu spécifier s’il faudrait dépêcher de nouveaux soldats.»

«Un peu plus de la moitié des personnes sondées par le Washington Post et la chaîne ABC, sondage publié tout récemment, ont dit que la guerre en Afghanistan ne valait pas le coup. »

«Fin 2009, les États-Unis auront trois fois plus de soldats en Afghanistan que voilà trois ans, quand ils n’étaient que 20 000.»

La confusion règne dans la société étasunienne.

Le 11 septembre prochain marquera le huitième anniversaire de l’attentat fatidique. Ce même jour, j’avais averti à un meeting à la Cité des sports que la guerre ne permettrait pas de mettre fin au terrorisme.

La stratégie consistant à retirer des troupes d’Irak pour les envoyer se battre en Afghanistan contre les talibans est une erreur. L’Union soviétique s’y était enlisée. Les alliés européens des USA renâcleront toujours plus à l’idée d’y verser le sang de leurs soldats.

L’inquiétude de Mullen au sujet de la popularité de cette guerre est tout à fait fondée. Ceux qui ont peaufiné l’attentat du 11 septembre 2001 contre les tours jumelles ont été entraînés par les États-Unis.

Les talibans sont un mouvement nationaliste afghan qui n’a rien eu à voir avec cet attentat. C’est l’organisation Al Qaeda, financée par la CIA depuis 1979 et utilisée contre l’URSS pendant la Guerre froide, qui a ourdi cette attaque vingt-deux ans après.

Il existe des faits obscurs qui n’ont pas encore été suffisamment éclaircis devant l’opinion publique internationale.

Obama a hérité ces problèmes de Bush.

La droite raciste des USA fera l’impossible – je n’en ai pas le moindre doute – pour l’user en entravant son programme, et pour le mettre hors-jeu d’une manière ou d’une autre, au moindre coût possible.

Puissé-je me tromper !

Fidel Castro Ruz



Le 24 août 2009

17 h 15
(Traduction ESTI)

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05/05/2009

[Eloge des révolutions]

par Serge Halimi, publié par Le Monde Diplomatique

Deux cent vingt ans après 1789, le corps de la Révolution bouge encore. François Mitterrand avait pourtant convié Mme Margaret Thatcher et Joseph Mobutu à en vérifier la mise en bière lors des cérémonies du bicentenaire. Dès lors que l’année de la commémoration fut aussi celle de la chute du mur de Berlin, Francis Fukuyama annonça la « fin de l’histoire », c’est-à-dire l’éternité de la domination libérale sur le monde et la fermeture, à ses yeux définitive, de l’hypothèque révolutionnaire. Mais la crise du capitalisme ébranle à nouveau la légitimité des oligarchies au pouvoir. L’air est plus léger, ou plus lourd, selon les préférences. Evoquant « ces intellectuels et artistes qui appellent à la révolte », Le Figaro se désole déjà : « François Furet semble s’être trompé : la Révolution française n’est pas terminée (1). »

Comme beaucoup d’autres, l’historien en question n’avait pourtant pas ménagé sa peine pour en conjurer le souvenir et pour en éloigner la tentation. Autrefois tenue pour l’expression d’une nécessité historique (Marx), d’une « ère nouvelle de l’histoire » (Goethe), d’une épopée qu’avaient ouverte ces soldats de l’an II chantés par Hugo — « Et l’on voyait marcher ces va-nu-pieds superbes sur le monde ébloui » —, on ne montrait plus d’elle que le sang sur ses mains. De Rousseau à Mao, une utopie égalitaire, terroriste et vertueuse, aurait piétiné les libertés individuelles, accouché du monstre froid de l’Etat totalitaire. Puis, la « démocratie » s’était ressaisie et l’avait emporté, enjouée, paisible, de marché. Héritière de révolutions elle aussi, seulement d’un autre ordre, à l’anglaise ou à l’américaine, plus politiques que sociales, «décaféinées (2)».

On avait également décapité un roi outre-Manche. Mais la résistance de l’aristocratie y ayant été moins vigoureuse qu’en France, la bourgeoisie n’éprouva pas la nécessité de faire alliance avec le peuple pour asseoir sa domination. Dans les milieux favorisés, un tel modèle, sans va-nu-pieds ni sans-culottes, apparaissait plus distingué et moins périlleux que l’autre. Présidente du patronat français, Mme Laurence Parisot ne trahissait donc pas le sentiment de ses mandants en confiant à un journaliste du Financial Times : « J’adore l’histoire de France, mais je n’aime pas beaucoup la Révolution. Ce fut un acte d’une violence extrême dont nous souffrons encore. Il a obligé chacun d’entre nous à être dans un camp. » Elle ajouta : « Nous ne pratiquons pas la démocratie avec autant de succès que l’Angleterre (3). »

« Etre dans un camp » : ce type de polarisation sociale est fâcheux quand il faudrait au contraire, surtout en temps de crise, se montrer solidaire de son entreprise, de son patron, de sa marque — mais en demeurant chacun à sa place. Car, aux yeux de ceux qui ne l’apprécient guère, le tort principal de la révolution n’est pas la violence, un phénomène tristement banal dans l’histoire, mais, chose infiniment plus rare, le bouleversement de l’ordre social qui intervient à l’occasion d’une guerre entre nantis et prolétaires.

En 1988, à la recherche d’un argument massue, le président George Herbert Bush tança son adversaire démocrate, M. Michael Dukakis, un technocrate parfaitement inoffensif : « Il veut nous diviser en classes. Ça c’est bon pour l’Europe, mais ce n’est pas l’Amérique. » Des classes, aux Etats-Unis, on mesure l’horreur d’une telle accusation ! Au point que vingt ans plus tard, au moment où l’état de l’économie américaine paraîtrait imposer des sacrifices aussi inégalement répartis que le furent les bénéfices qui les précédèrent — un vers de l’Internationale réclame que « le voleur rende gorge »... —, l’actuel locataire de la Maison Blanche a jugé urgent de désamorcer la colère populaire : « L’une des leçons les plus importantes à tirer de cette crise est que notre économie ne fonctionne que si nous sommes tous ensemble. (...) Nous n’avons pas les moyens de voir un démon en chaque investisseur ou entrepreneur qui essaie de réaliser un profit (4). » Contrairement à ce que prétendent certains de ses adversaires républicains, M. Barack Obama n’est pas un révolutionnaire...

« La révolution, c’est d’abord une rupture. Celui qui n’accepte pas cette rupture avec l’ordre établi, avec la société capitaliste, celui-là ne peut pas être adhérent du Parti socialiste. » Ainsi parlait Mitterrand en 1971. Depuis, les conditions d’adhésion au Parti socialiste (PS) sont devenues moins draconiennes, puisqu’elles ne rebutent ni le directeur général du Fonds monétaire international (FMI), M. Dominique Strauss-Kahn, ni celui de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), M. Pascal Lamy. L’idée d’une révolution a également reflué ailleurs, y compris dans les formations les plus radicales. La droite s’est alors emparée du mot, apparemment encore porteur d’espérance, pour en faire le synonyme d’une restauration, d’une destruction des protections sociales conquises, voire arrachées, contre l’« ordre établi » (lire « Jeunes sarkozystes au poing levé »).

On reproche leur violence aux grandes révolutions. On s’offusque par exemple du massacre des gardes suisses à l’occasion de la prise des Tuileries en août 1792, ou de celui de la famille impériale russe en juillet 1918 à Iekaterinbourg, ou de la liquidation des officiers de l’armée de Tchang Kaï-chek après la prise du pouvoir par les communistes chinois en 1949. Mais mieux vaudrait alors ne pas avoir précédemment occulté les famines de l’Ancien Régime sur fond de bals à Versailles et de dîme extorquée par les prêtres ; les centaines de manifestants pacifiques de Saint-Pétersbourg fauchés un « dimanche rouge » de janvier 1905 par les soldats de Nicolas II ; les révolutionnaires de Canton et de Shanghaï précipités vivants, en 1927, dans les chaudières des locomotives. Sans rien dire des violences quotidiennes de l’ordre social qu’on entendait autrefois mettre bas.

L’épisode des révolutionnaires brûlés vifs n’a pas seulement marqué ceux qui s’intéressent à l’histoire de la Chine, il est connu des millions de lecteurs de La Condition humaine. Car, pendant des décennies, les plus grands écrivains, les plus grands artistes ont fait corps avec le mouvement ouvrier pour célébrer les révolutions, les lendemains qui chantent. Y compris, c’est vrai, en minorant les déconvenues, les tragédies, les petits matins blêmes (police politique, culte de la personnalité, camps de travail, exécutions).

Depuis trente ans, en revanche, on ne parle plus que de cela ; c’est même recommandé pour réussir à l’université, dans la presse, et pour briller à l’Académie. « Qui dit révolution dit irruption de la violence, explique ainsi l’historien à succès Max Gallo. Nos sociétés sont extrêmement fragiles. La responsabilité majeure de qui a accès à la parole publique est de mettre en garde contre cette irruption (5). » Furet estimait pour sa part que toute tentative de transformation radicale était totalitaire ou terroriste. Il en concluait que « l’idée d’une autre société est devenue presque impossible à penser (6) ». On conçoit qu’une telle impossibilité ne contrariait pas la plupart de ses lecteurs, protégés des orages par une existence agréable de dîners et de débats.

« ... mais c’est nous qui avions
les plus belles chansons »


La phobie des révolutions et son corollaire, la légitimation de l’ordre établi, dénichèrent bien d’autres relais que Gallo et Furet. Qu’on pense ici au choix des médias, cinéma compris. Depuis trente ans, ils ont voulu établir qu’hors la démocratie libérale on ne trouvait que régimes tyranniques et connivence entre eux. La place faite au pacte germano-soviétique l’emporta donc largement sur celle réservée à d’autres alliances contre nature, tels les accords de Munich et la poignée de main entre Adolf Hitler et Neville Chamberlain. Le nazi et le conservateur communiaient au moins dans la haine des fronts populaires. Et cette même peur de classe inspira les aristocrates de Ferrare et les maîtres de forges de la Ruhr lorsqu’ils favorisèrent l’arrivée au pouvoir de Benito Mussolini et du IIIe Reich (7). Cela, est-il encore permis de le rappeler ?

Dans ce cas, allons plus loin… Tout en théorisant avec éclat son refus d’une révolution de type soviétique, qualifiée par un de ses amis de « blanquisme à la sauce tartare », une figure aussi respectée par les professeurs de vertu que Léon Blum a réfléchi aux limites d’une transformation sociale dont le suffrage universel serait le seul talisman. « Nous ne sommes pas bien sûrs, prévenait-il en 1924, que les représentants et dirigeants de la société actuelle, au moment où ses principes essentiels leur paraîtraient trop gravement menacés, ne sortent pas eux-mêmes de la légalité. » Les transgressions de ce genre n’ont en effet pas manqué depuis, du pronunciamiento de Francisco Franco en 1936 au coup d’Etat d’Augusto Pinochet en 1973, sans oublier le renversement de Mohammad Mossadegh en Iran en 1953. Le chef socialiste soulignait au demeurant que « jamais la République n’a été proclamée, en France, par la vertu d’un vote légal rendu dans les formes constitutionnelles. Elle fut installée par la volonté du peuple insurgé contre la légalité existante (8) ».

Désormais invoqué pour disqualifier d’autres formes d’intervention collective (dont les grèves dans les services publics, assimilées à des prises d’otages), le suffrage universel serait devenu l’alpha et l’oméga de toute action politique. Les questions que Blum se posa à son propos n’ont pourtant guère vieilli : « Est-il aujourd’hui une pleine réalité ? L’influence du patron et du propriétaire ne pèse- t-elle pas sur les électeurs, avec la pression des puissances d’argent et de la grande presse ? Tout électeur est-il libre du suffrage qu’il émet, libre par la culture de sa pensée, libre par l’indépendance de sa personne ? Et, pour le libérer, ne faudrait-il pas précisément une révolution (9) ? » Il se murmure que le verdict des urnes a cependant déjoué dans trois pays européens — les Pays-Bas, la France, l’Irlande — les pressions conjointes du patronat, des puissances d’argent, de la presse. Pour cette raison même, on n’en a tenu aucun compte...

« Nous avons perdu toutes les batailles, mais c’est nous qui avions les plus belles chansons. » Ce propos, dont l’auteur serait un combattant républicain espagnol cherchant refuge en France après la victoire de Franco, résume à sa manière le problème des conservateurs et de leur lancinante pédagogie de la soumission. Simplement dit, les révolutions laissent dans l’histoire et dans la conscience humaine une trace indélébile, y compris quand elles ont échoué, y compris quand on les a déshonorées. Elles incarnent en effet ce moment si rare où la fatalité se soulève, où le peuple prend l’avantage. D’où leur résonance universelle. Car, chacun à sa manière, les mutins du Potemkine, les rescapés de la Longue Marche, les barbudos de la Sierra Maestra ressuscitèrent cette geste des soldats de l’an II qui suggéra à l’historien britannique Eric Hobsbawm que « la Révolution française a révélé la puissance du peuple d’une façon qu’aucun gouvernement ne s’est jamais autorisé à oublier — ne serait-ce que par le souvenir d’une armée improvisée de conscrits non entraînés, mais victorieuse de la puissante coalition formée par les troupes d’élite les plus expérimentées des monarchies européennes (10) ».

Prévenir les restaurations
conservatrices nées du savoir


Il ne s’agit pas seulement d’un « souvenir » : le vocabulaire politique moderne et la moitié des systèmes juridiques du monde s’inspirent du code que la Révolution a inventé. Et qui pense au tiers-mondisme des années 1960 (lire Alain Gresh, « Indestructible rêve d’un monde meilleur ») peut se demander si une part de sa popularité en Europe ne vint pas du sentiment de reconnaissance (au double sens du terme) qu’il fit naître. L’idéal révolutionnaire, égalitaire, émancipateur des Lumières paraissait alors renaître dans le Sud, en partie grâce à des Vietnamiens, des Algériens, des Chinois, des Chiliens qui avaient fait leurs classes sur le Vieux Continent.

L’Empire s’empâtait, d’anciennes colonies prenaient le relais, la révolution continuait. La situation actuelle est différente. L’émancipation de la Chine ou de l’Inde, leur affirmation sur la scène internationale suscitent çà et là curiosité et sympathie, mais elles ne renvoient à aucune espérance « universelle » liée, par exemple, à l’égalité, au droit des opprimés, à un autre modèle de développement, au souci de prévenir les restaurations conservatrices nées du savoir et de la distinction.

Si l’engouement international que suscite l’Amérique latine est plus grand, c’est que l’orientation politique y est à la fois démocratique et sociale (lire Maurice Lemoine, « Cette Amérique latine qui assume l’affrontement »). Une certaine gauche européenne a justifié depuis vingt ans la priorité qu’elle accorde aux demandes des classes moyennes en théorisant la fin de la « parenthèse révolutionnaire », l’effacement politique des catégories populaires. Les gouvernants du Venezuela ou de la Bolivie remobilisent au contraire ces dernières en leur prouvant que leur sort est pris en compte, que leur destin historique n’est pas scellé, que le combat continue en somme.

Pour souhaitables qu’elles demeurent, les révolutions sont rares. Elles supposent à la fois une masse de mécontents prêts à agir ; un Etat dont la légitimité et l’autorité se trouvent contestées par une fraction de ses partisans habituels (en raison de son impéritie économique, ou de son incurie militaire, ou des divisions internes qui le paralysent puis le disloquent) ; enfin, la préexistence d’idées radicales de remise en cause de l’ordre social, extrêmement minoritaires au départ (lire Laurent Bonelli, « En 1789, subversifs malgré eux »), mais auxquelles pourront se raccrocher tous ceux dont les anciennes croyances ou loyautés ont été dissoutes (11).

L’historienne américaine Victoria Bonnell a étudié les ouvriers de Moscou et de Saint-Pétersbourg à la veille de la première guerre mondiale. Comme il s’agit du seul cas où ce groupe social fut l’acteur majeur d’une révolution « réussie », sa conclusion mérite d’être rapportée : « Ce qui caractérise la conscience révolutionnaire est la conviction que les griefs ne peuvent être satisfaits que par la transformation des institutions existantes et par l’établissement d’une autre organisation sociale (12). » Autant dire que cette conscience n’apparaît pas spontanément, sans une mobilisation politique et un bouillonnement intellectuel préalables.

D’autant qu’en général, et c’est ce à quoi on assiste à l’heure actuelle (lire Michael Klare, « Géopolitique de l’effervescence »), la demande des mouvements sociaux est d’abord défensive. Ils entendent rétablir un contrat social qu’ils jugent violé par les patrons, les propriétaires de terres, les banquiers, les gouvernants. Le pain, le travail, un logement, des études, un projet de vie.Pas (encore) un « avenir radieux », mais l’« image d’un présent débarrassé de ses aspects les plus douloureux (13) ». C’est seulement ensuite, quand l’incapacité des dominants à remplir les obligations qui légitiment leur pouvoir et leurs privilèges devient manifeste, que la question est parfois posée, au-delà des cercles militants, de savoir « si les rois, les capitalistes, les prêtres, les généraux, les bureaucrates, conservent une utilité sociale (14) ». On peut parler alors de révolution. La transition d’une étape à l’autre peut intervenir vite — deux ans en 1789, quelques mois en 1917 — ou ne jamais se faire.

Question posée en 1977 :
pourquoi l’URSS est-elle donc si stable ?


Depuis près de deux siècles, des millions de militants politiques ou syndicaux, d’historiens, de sociologues ont examiné les variables qui déterminent l’issue : la classe dirigeante est-elle divisée et démoralisée ? son appareil répressif intact ? les forces sociales qui aspirent au changement, organisées et capables de s’entendre ? Nulle part ces études n’ont été plus fournies qu’aux Etats-Unis, où il s’agissait souvent de comprendre les révolutions, d’admettre tout ce qu’elles avaient apporté, mais pour en conjurer la perspective effroyable.

La fiabilité de ces travaux s’est révélée... aléatoire. En 1977, par exemple, on se souciait avant tout de l’« ingouvernabilité » des sociétés capitalistes. Et par contraste on s’interrogeait : pourquoi l’URSS est-elle si stable ? Dans ce dernier cas, les explications se bousculaient : préférence des dirigeants et de la population soviétique pour l’ordre et la stabilité ; socialisation collective confortant les valeurs du régime ; nature non cumulative des problèmes à résoudre, ce qui permettait au parti unique de manœuvrer ; bons résultats économiques qui contribuaient à la stabilité recherchée ; progression du niveau de vie ; statut de grande puissance, etc. (15). Déjà immensément célèbre, le politologue de Yale Samuel Huntington n’avait plus qu’à conclure à partir de cette moisson d’indices concordants : « Aucun des défis prévus dans les prochaines années ne semble qualitativement différent de ceux auxquels le système soviétique a déjà réussi à répondre (16). »

Chacun connaît la suite...


Serge Halimi.

(1) Le Figaro, Paris, 9 avril 2009.

(2) « En un mot, ce qu’exige la sensibilité libérale, c’est une révolution décaféinée, une révolution qui n’aurait pas le goût de la révolution », résume Slavoj Zizek, dans Robespierre : entre vertu et terreur, Stock, Paris, 2008, p. 10.

(3) Financial Times Magazine, Londres, 7-8 octobre 2006.

(4) Conférence de presse du 24 mars 2009.

(5) Le Point, Paris, 25 février 2009.

(6) François Furet, Le Passé d’une illusion. Essai sur l’idée communiste au XXe siècle, Robert Laffont - Calmann-Lévy, 1995, p. 572.

(7) En 1970, les réalisateurs Vittorio De Sica, dans Le Jardin des Finzi Contini, et Luchino Visconti, dans Les Damnés, ont abordé ce sujet.

(8) Léon Blum, « L’idéal socialiste », La Revue de Paris, mai 1924. Cité par Jean Lacouture, Léon Blum, Seuil, Paris, 1977, p. 201.

(9) Ibid.

(10) Eric J. Hobsbawm, Aux armes, historiens. Deux siècles d’histoire de la Révolution française, La Découverte, Paris, 2007, p. 123.

(11) Lire Jack A. Goldstone, Revolution, Wadsworth Publishing, Belmont (Californie), 2002, et Theda Skocpol, Etats et révolutions sociales, Fayard, Paris, 1985.

(12) Victoria Bonnell, The Roots of Rebellion. Workers’ Politics and Organizations in St. Petersburg and Moscow, 1900-1914, University of California Press, Berkeley, 1984, p. 7.

(13) Barrington Moore, Injustice. The Social Bases of Obedience and Revolt, Sharpe, White Plains (New York) 1978, p. 209.

(14) Ibid., p. 84.

(15) Cf. Seweryn Bialer, Stalin’s Successors. Leadership, Stability, and Change in the Soviet Union, Cambridge University Press, 1977.

(16) Samuel Huntington, « Remarks on the meaning of stability in the modern era », dans Seweryn Bialer et Sophia Sluzar (sous la dir. de), Radicalism in the Contemporary Age, vol. 3, Strategies and Impact of Contemporary Radicalism, Westview Press, Boulder (Colorado), 1977, p. 277.



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09/02/2009

[La loi martiale, le plan de sauvetage financier]

par Peter Dale Scott, ancien diplomate canadien et professeur d’anglais à l’Université Berkley en Californie, publié par mondialisation.ca

Le plan de sauvetage de Henry Paulson

Il devient évident que les conséquences du plan de sauvetage de la fin 2008 risquent d’être au moins aussi graves pour une société ouverte que ne l’a été la réaction au 11 septembre 2001. Lors de l’adoption du plan de sauvetage, de nombreux membres du Congrès se sont sentis contraints de voter contre leur gré et les procédures normales relatives à l’examen d’une loi ont été ignorées.

Les procédures législatives habituelles ont été court-circuitées sous prétexte qu’il y avait urgence. Toutefois, la caractéristique la plus répréhensible de la législation, soit d’autoriser les institutions renflouées à utiliser les deniers publics pour des bonus et des salaires exorbitants, a été ajoutée par le secrétaire au Trésor, Henry Paulson, alors que le plus fort de la crise était passé.

Selon le membre du Congrès Peter Welch (D-Vt.), la loi sur le plan de sauvetage devait à l’origine imposer une limite aux salaires des dirigeants, mais M. Paulson a modifié les obligations à la dernière minute. M. Welch ainsi que d’autres membres du Congrès étaient furieux d’entendre que « les banques renflouées grâce à l’argent des contribuables payaient toujours des salaires, des bonus et autres bénéfices exorbitants (1) ». De plus, l’Associated Press (AP) mentionnait en octobre que « le sénateur Charles Schumer (D-N.Y.) avait remis en question la permission donnée aux banques renflouées de continuer à payer des dividendes sur leurs actions ordinaires. “L’argent des contribuables peut être utilisé à de bien meilleures fins qu’au paiement de dividendes aux actionnaires”, a-t-il déclaré (2) ».


Ce qu’il y a d’encore plus répréhensible depuis l’adoption du plan de sauvetage est le refus de M. Paulson et du département du Trésor de fournir des détails quant aux dépenses de centaines de milliards de dollars dans le cadre du Troubled Assets Relief Program (Plan de sauvetage des actifs à risques). La Réserve fédérale de New York a également refusé de donner des informations à propos de son propre plan de sauvetage (provenant de prêts garantis par le gouvernement) se chiffrant dans les billions de dollars. En vertu de la Loi d’accès à l’information (Freedom of Information Act ou FOIA), FOX TV et Bloomberg News contestent ce manque de transparence et poursuivent respectivement le département du Trésor et la Réserve fédérale (3).

La législation du plan de sauvetage financier de septembre 2008 a été adoptée seulement après que les membres des deux chambres du Congrès ont été mis en garde que l’immobilisme risquait de provoquer des troubles civils et l’imposition de la loi martiale.


Le sénateur américain James Inhofe (R-Okla.) et le député Brad Sherman (D-Calif.) ont tous deux déclaré que le secrétaire au Trésor Henry Paulson avait évoqué le pire des scénarios lorsqu’il faisait pression en faveur du plan de sauvetage de Wall Street en septembre. Ils ont par ailleurs souligné que M. Paulson, ancien PDG de Goldman Sachs, avait énoncé un possible recours à la loi martiale (4).

Voici les commentaires originaux du sénateur Inhofe :

En entrevue à la station 1170 KFAQ à Tulsa en Oklahoma, le sénateur James Inhofe a affirmé que le secrétaire au Trésor Henry Paulson était derrière les menaces de loi martiale et de troubles civils advenant le rejet du plan de sauvetage. « Avant l’adoption du plan, il y a quelqu’un à D.C. qui vous racontait toute une histoire, disant que le rejet du plan entraînerait une situation comparable à une dépression, certains parlaient de troubles civils, de l’institution de la loi martiale… qui vous racontait ces histoires? », lui a demandé l’animateur Pat Campbell. « C’est Henry Paulson, a répondu Inhofe. Auparavant, nous avons eu un appel conférence, je crois que c’était vendredi – une semaine et demie avant le vote le 1er octobre. Donc ce devait être au milieu de…c’était quand… Le 19 septembre nous avons eu l’appel conférence, et j’imagine que je n’ai aucune raison de ne pas répéter ce qu’il a dit, mais il a dit – il a brossé le portrait que vous venez de décrire. Il a dit : « L’heure est grave. C’est la situation la plus grave que nous avons dû affronter (5). »

Au Congrès, le représentant Brad Sherman (D-CA. 27e district) a signalé la même menace (il a par après légèrement nuancé ses propos à l’émission d’Alex Jones) :

« Ils ne peuvent faire adopter cette loi qu’en créant un climat de panique […]. Bon nombre d’entre nous se sont fait dire que le ciel allait nous tomber sur la tête […]. Quelques-uns se sont même fait dire que la loi martiale serait déclarée aux États-Unis si nous rejetions le plan. C’est ce que j’appelle de l’alarmisme, trompeur et injustifié (6). »

Il est donc évident que des menaces de loi martiale ont servi à faire adopter cette législation déplorable sur le plan de sauvetage. Aussi, il semble évident que les membres du Congrès n’ont pas formulé de menace de loi martiale, mais qu’ils en ont plutôt été avisés. Il est alors tout à fait approprié d’établir des liens entre de tels propos et la promptitude de l’armée à redéfinir son rôle, non seulement de protection, mais aussi de contrôle du peuple américain. Dans une politie constitutionnelle fondée sur l’équilibre des pouvoirs, nous voyons émerger un nouveau pouvoir militaire radical jusqu’à présent complètement déséquilibré.


Le nouveau rôle de l’armée en 2001 : contrôler la société américaine plutôt que la protéger

Ce nouveau rôle de l’armée n’est pas tout à fait sans précédent. Depuis trois décennies, l’armée américaine entraîne ses troupes ainsi que les policiers dans la « planification de troubles civils ». Le plan d’ensemble, le Department of Defense Civil Disturbance Plan 55-2 ou « Operation Garden Plot », a été élaboré en 1968 en réaction aux importantes manifestations et aux troubles des années 1960.

Mais le 19 janvier 2001, le dernier jour de l’administration Clinton, l’armée a promulgué un nouveau Continuity of Operations (COOP) Program (Programme de continuité des opérations). Les différences entre le plan précédemment orienté vers l’extérieur, le Army Survival, Recovery, and Reconstitution System (ASRRS) (Système de survie, de rétablissement et de reconstitution de l’Armée) et ce nouveau plan, se résument ainsi :

a. En 1985, le commandant en chef de l’armée a établi le ASRRS afin d’assurer la continuité des missions et des fonctions essentielles de l’armée.

La doctrine ASRRS était axée principalement sur une réplique à la pire menace d’attaque nucléaire massive sur les États-Unis continentaux (CONUS) advenant une confrontation avec l’Union soviétique.

b. La fin de la guerre froide et l’éclatement de l’ancienne Union soviétique ont significativement réduit la probabilité d’une attaque nucléaire de grande envergure sur les États-Unis continentaux, mais la probabilité que d’autres menaces surgissent a augmenté. Les organisations militaires doivent être parées contre tout imprévu susceptible d’interrompre les opérations régulières.

Afin de mettre l’accents sur la récente orientation du ASRRS vers le spectre d'une menace tout risque globale, le nom « ASRRS » a été remplacé par le terme plus générique « Continuity of Operations Program (COOP)(7) ».

Ce document représente le plan Continuity of Operations (Continuité des opérations) piloté par Donald Rumsfeld, Dick Cheney et les autres dans les années 1980 et 1990(8) . Ce plan établissait initialement des mesures de continuité dans l’éventualité d’une attaque nucléaire, cependant on y a rapidement ajouté la nécessité de suspendre la Constitution, non seulement « après une guerre nucléaire », mais aussi en cas de toute « urgence concernant la sécurité nationale ». Dans le décret 12656 de Ronald Reagan prononcé le 18 novembre 1988, ce type d’urgence se définissait comme « tout événement, incluant un désastre naturel, une attaque militaire, une urgence technologique ou toute autre urgence qui compromettrait ou menacerait sérieusement la sécurité nationale des États-Unis ». L’effet escompté était d’imposer à la société civile américaine les mesures extrêmes prévues en réponse à une attaque nucléaire de l’extérieur (9).

De la même manière, le règlement ARR 500-3 clarifiait qu’il s’agissait d’un plan pour « l’exécution de fonctions essentielles à la mission, sans qu’il y ait d’interruption inacceptable pendant une urgence interne ou touchant à la sécurité nationale »

Donald Rumsfeld, qui a aidé à concevoir le plan Continuity of Governement (Maintien du gouvernement (COG)) en tant que simple citoyen, a rapidement signé et mis le plan révisé ARR 500-3 en application. Huit mois plus tard, le 11 septembre 2001, MM. Cheney et Rumsfeld ont appliqué le COG, un événement important, duquel on ne connaît toujours presque rien. Nous savons par contre que – tel que prévu par le COG des années 1980 – la surveillance et la détention sans mandat d’un grand nombre de citoyens ont commencé à être appliqués presque immédiatement et qu’en janvier 2002, le Pentagone a soumis une proposition visant à déployer les troupes dans les rues américaines (10).

Puis, en avril 2002 des officiels de la Défense ont mis en œuvre un plan pour des opérations intérieures de l’armée américaine en créant le U.S. Northern Command (CINC-NORTHCOM) pour les États-Unis continentaux (11). En résumé, on appliquait les caractéristiques dominantes du COG sur lequel Oliver North avait travaillé dans les années 1980.


Événements douteux et changements de parti à la Maison-Blanche

À l’instar de bien d’autres étapes décisives vers un État militaro-industriel depuis la Seconde Guerre mondiale, le règlement 500-3 de l’armée a fait surface dans les derniers jours d’une administration sortante (dans ce cas-ci, le dernier jour). Il convient de noter que depuis les années 1950, des événements douteux – entrant dans la catégorie occulte que j’ai nommée « événements de l'ombre » – ont marqué les derniers mois précédant un changement de parti à la Maison-Blanche. Ces événements de l'ombre ont eu tendance à a) contraindre le président désigné, si celui-ci était démocrate, sinon à b) lui ouvrir la voie s’il était républicain.

En ce qui concerne la première catégorie, (lorsqu’un démocrate a succédé à un républicain) considérons ce qui suit :

* En décembre 1960, la CIA s’est assurée d’avoir l’approbation pour l’invasion de Cuba par la Baie des Cochons et a précipité le Laos dans une crise pour laquelle le chef d’état-major a proposé d’envoyer 60 000 troupes. Ces événements ont profondément affecté la position du président Kennedy envers Cuba et l’Indochine.

* En 1976, le directeur de la CIA George H. W. Bush a formé une unité externe de renseignement, l’Équipe B, destinée à gonfler l’estimation de la menace soviétique en sol américain, sapant ainsi la promesse électorale du candidat à la présidence Jimmy Carter de réduire le budget de la Défense (12).

Les événements de la deuxième catégorie sont tout aussi importants (lorsqu’un républicain a succédé à un démocrate) :

* Vers la fin de l’année 1968, alors qu’il conseillait l’administration Johnson, M. Kissinger a donné des informations secrètes à l’équipe de campagne de Nixon. Ces informations l’ont aidé à faire obstruction à l’accord de paix avec le Vietnam que l’on s’apprêtait à négocier à Paris, où se tenaient les pourparlers. Selon Seymour Hersh, « Kissinger a alerté l’équipe de campagne de Nixon du succès imminent des pourparlers de paix. L’équipe de Nixon a ainsi réussi à transmettre une série de messages au gouvernement Thieu » à Saigon, lui faisant bien comprendre qu’une présidence Nixon ferait une meilleure offre. Ce facteur a été déterminant dans la défaite du candidat démocrate Hubert Humphrey (13). Kissinger n’était pas du genre à trahir son président de sa propre initiative. John Mitchell, directeur de campagne de Nixon à l’époque (l'un des rares à être au courant du secret), a dit à M. Hersh qu’» il croyai[t] qu’Henry [Kissinger] le faisait parce que Nelson [Rockefeller] le voulait. Nelson a demandé de l’aide à Henry et il a accepté (14) ».

* En 1980, ce que l’on a appelé la « surprise d’octobre », une opération à laquelle ont participé des membres de la CIA, a favorisé le maintien des otages américains en Iran jusqu’à l’inauguration de Ronald Reagan. Ce fut un facteur déterminant dans la défaite du député sortant Jimmy Carter (15). On peut encore une fois y voir l’influence des Rockefeller. Un officier de la CIA a affirmé ultérieurement avoir entendu une conversation en 1981 entre William Casey, le nouveau directeur de la CIA, et un assistant de David Rockefeller, Joseph V. Reed. Ce dernier commentait leur succès conjoint dans le bouleversement des plans de M. Carter, destinés à rapatrier les otages (16).

On peut voir le plan de sauvetage financier, extorqué au Congrès, ainsi que l’intensification des préparations en vue de déclarer la loi martiale comme des événements transitionnels appartenant à la première catégorie. Quelles que soient les explications concernant leur synchronisme, ces événements contraindront la liberté de M. Obama dans la conception de ses propres politiques. Je craint, de surcroît, qu’en conséquence, le pays soit impliqué de façon accrue et imprévue dans la guerre afghane.

Les préparations intensives et discrètes de la loi martiale

Consacrons nous d’abord aux préparations pour la mise en place de la loi martiale. Le 30 septembre 2008, le Army Times annonçait le redéploiement en sol américain d’une unité de la Brigade active de l’armée stationnée en Irak et son assignation à une nouvelle mission qui « pourrait devenir partie intégrante de l’armée active » :

L’Équipe de combat de la 1ère Brigade de la 3e Division d’infanterie a passé 35 des 60 derniers mois à patrouiller en Irak en équipement de combat complet, escortant les convois de ravitaillement et aidant à restaurer les services essentiels.

Ils s’entraînent maintenant pour la même mission -- nouvelle mouture -- à la maison.

Dès le 1er octobre et pour les 12 prochains mois, l’équipe de combat de la 1ère Brigade agira à titre de force d’intervention fédérale de garde sous le contrôle quotidien de la U.S. Army North (Armée américaine du Nord), la branche armée du Northern Command (Commandement Nord), en cas d’urgence ou de désastres naturels ou d’origine humaine, incluant des attaques terroristes. […] Lorsque la mission de l’équipe de combat de la 1ère Brigade prendra fin, il est prévu qu’une autre brigade en service actif, qui n’a pas été nommée à ce jour, prenne la relève et que la mission soit permanente. […] Elle sera possiblement appelée à contrôler des foules et à prêter assistance en cas de troubles civils (17).

Cette annonce a eu lieu deux semaines après les discussions relatives aux troubles civils et à la loi martiale ayant servi à faire paniquer le Congrès pour qu’il adopte la législation Paulson sur le plan de sauvetage. De plus, les deux événements sans précédent se reflètent l’un dans l’autre : le débat sur le plan de sauvetage anticipait des troubles civils et l’imposition de la loi martiale, alors que l’annonce du stationnement en sol américain de l’Équipe de combat de la 1ère Brigade anticipait des troubles civils (qui pourraient résulter de la législation sur le plan de sauvetage).

Puis, le 17 décembre 2008, le chef du US Northern Command (Commandement Nord américain), le général Renuart annonçait que « l’Armée américaine planifi[ait] la mobilisation de milliers de troupes pour protéger Washington contre de potentielles attaques terroristes durant l’inauguration du président Obama (18) ».

Selon le Phoenix Business Journal, le US Army War College (Collège de guerre de l’Armée américaine) a également évoqué la possibilité que l’Armée américaine serve à réprimer les troubles civils :

Un récent rapport du US Army War College mentionne que des ressources et des troupes du Pentagone pourraient être appelées à intervenir si la crise économique donnait lieu à des troubles civils, tels que des manifestations contre le gouvernement et des commerces ou des ruées sur des banques assiégées.

« Des violence civiles généralisées aux États-Unis forceraient l’organisme de la Défense à réorienter ses priorités in extremis afin de maintenir l’ordre intérieur essentiel et la sécurité des citoyens », indique le rapport.

L’étude signale que l’effondrement de l’économie, le terrorisme et le renversement de l’ordre juridique font partie des chocs intérieurs potentiels qui pourraient exiger une action militaire aux États-Unis (19).

Il y a eu, de toute évidence, un mouvement soutenu en vue de préparer la loi martiale, une tendance par ailleurs aussi constante qu’inopinée. Ainsi, le sénateur Leahy avait raison d’y attirer notre attention le 29 septembre 2006, alors qu’il s’objectait à la forme finale du Fiscal Year 2007 National Defense Authorization Act (Acte d’autorisation de Défense nationale de l’année fiscale 2007) qui donnait au président des pouvoirs accrus sur l’utilisation de la Garde nationale dans le maintien de l’ordre :

Nous […] devrions tous nous inquiéter des termes inclus dans l’accord du Congrès qui invalident des lois sur le posse comitatus établies depuis longtemps, limitent l’implication de l’armée dans le maintien de l’ordre, et facilitent par conséquent la déclaration de la loi martiale par le président. L’opposition constructive que l’on retrouve dans la loi actuelle en ce qui a trait aux déclarations de loi martiale existe pour de bonnes raisons (20).

Cette accumulation discrète de pouvoir militaire n’a pas seulement pris de l’ampleur rapidement par inadvertance. Elle démontre une intention soutenue, même si personne n’en a fait une affaire publique.

Comment l’administration Bush a protégé le prêt prédateur et laissé la crise financière s’aggraver.

Examinons maintenant la crise financière et le renflouage panique. Personne ne devrait croire que la crise n’était pas prévisible. En février, un des derniers gestes qu’a posé Eliot Spitzer en tant que gouverneur de New York a été de sonner l’alarme sur la crise imminente créée par le prêt prédateur et de révéler que l’administration Bush entravait les efforts des États pour y faire face. Son avertissement exceptionnel paru dans le Washington Post mérite d’être cité longuement.

Il y a plusieurs années, les procureurs généraux de l’État et d’autres oeuvrant dans la protection du consommateur se sont mis à remarquer une nette augmentation d’une catégorie de pratiques de prêt prédateur chez les prêteurs hypothécaires.

Bien que le prêt prédateur devenait un problème national, l’administration Bush a tourné la tête et n’a rien fait pour protéger les propriétaires. En réalité, le gouvernement a plutôt choisi de s’aligner sur les banques qui trompaient les consommateurs […]. Plusieurs législations d’État, dont celle de New York, ont décrété des lois visant à restreindre de telles pratiques […]. Non seulement le gouvernement Bush n’a rien fait pour protéger les consommateurs, mais elle s’est lancée dans une campagne agressive et inédite pour empêcher les États de protéger leurs résidents des problèmes mêmes que le gouvernement fédéral ignorait.

Laissez-moi vous expliquer : le gouvernement a accompli cet exploit par le biais d'une obscure agence fédérale [du Trésor] nommée Office of the Comptroller of the Currency (Office du contrôleur de la monnaie (OCC)). L’OCC existe depuis la guerre de Sécession. Sa mission est de garantir la solidité fiscale des banques nationales. Pendant 140 ans, l’OCC a examiné les livres des banques nationales afin de s’assurer qu’ils étaient équilibrés, une fonction importante quoique controversée. Mais il y a quelques années, pour la première fois de son histoire, l’OCC a été utilisée comme instrument contre les consommateurs.

En 2003, au plus fort de la crise du prêt prédateur, l’OCC a invoqué une clause du 1863 National Bank Act (Acte des banques nationales de 1863) afin d’émettre des avis officiels contrecarrant toutes les lois d’État sur le prêt prédateur, les rendant ainsi inopérantes. L’OCC a aussi promulgué de nouvelles règles empêchant les États de renforcer toute loi de leur juridiction protégeant le consommateur contre les banques nationales. Les actions du gouvernement étaient si flagrantes et si inouïes que les 50 procureurs généraux des États ainsi que les 50 directeurs des banques d’État ont vivement contesté ces nouvelles règles.

Mais l’opposition unanime des 50 États n’a pas dissuadé le gouvernement Bush, ni même retardé ses plans visant à protéger les banque. En fait, lorsque mon bureau a ouvert une enquête sur un certain nombre de banques soupçonnées de discrimination relativement au prêt hypothécaire, l’OCC a intenté des poursuites au fédéral pour interrompre l’enquête (21).

Eliot Spitzer a envoyé sa lettre d’opinion au Washington Post le 13 février. Si elle a eu un impact, ce n’est pas celui que M. Spitzer avait espéré. Le 10 mars, le New York Times a révélé qu’Eliot Spitzer avait rencontré une prostituée. Selon un article ultérieur du Times, « le 13 février [le jour où la lettre de M. Spitzer est parue sur le site web du Washington Post] des agents fédéraux ont surveillé son hôtel à Washington (22).

Il est remarquable que les médias dominants aient considéré que la vie privée de M. Spitzer soit une nouvelle importante, mais que ses accusations voulant que le Trésor de M. Paulson fasse perdurer la crise financière n’en soit pas une, pas plus que le lien entre ces accusations et la dénonciation de M. Spitzer. Comme le disait un blogueur,

Les médias américains ont fait abstraction du lien évident entre l’enquête sur l’étrange application fédérale de la loi, la campagne de fuites sur la vie privée du gouverneur Spitzer de New York et les attaques tous azimuts de M. Spizter envers le gouvernement Bush pour sa collusion avec les prêteurs prédateurs.

Au moment où le système de crédit international est immobilisé en raison d’une surabondance de mauvais prêts hypothécaires faits aux États-Unis, les médias ont passé sous silence les détails des accusations publiques de Spitzer contre la Maison-Blanche.

Or, lorsque des détails salaces ont coulé sur la vie privée de M. Spitzer, ils ont pris cette information et en ont fait leur page couverture des jours durant (23).

Selon Greg Palast, après la publication de la lettre de M. Spitzer, la Réserve fédérale « a prêté, pour la première fois de son histoire, un cinquième de billions de dollars à une clique bancaire sélectionnée afin de garantir leurs obligations à haut risque adossées à des créances hypothécaires. Le déluge de pognon public était une aubaine formidable pour les mêmes banquiers prédateurs ayant poussé des millions de familles au bord de la saisie (24) ».

Que devons-nous penser des accusations de M. Spitzer voulant que le gouvernement Bush soit intervenu pour faire obstacle aux lois contre le prêt prédateur et du fait que les médias dominants n’en ont pas fait mention? Il se peut que l’OCC ait eu la motivation mesquine de permettre à la bulle immobilière de se poursuivre en 2003 et 2004, facilitant ainsi la réélection de M. Bush. Toutefois, l’obstruction tenace du Trésor par la suite, malgré la désapprobation unanime des 50 États, ainsi que le silence constant des médias sur ce désaccord suggère que l’intention d’une politique plus étendue était peut-être en jeu.

Les similitudes avec le scandale de la Savings and Loans sont frappantes. On a permis à cette indignation de se poursuivre pendant les années 1980 de Reagan, longtemps après qu’il soit devenu évident que des profiteurs sans scrupules se servaient de la faillite délibérée pour amasser des fortunes illégales, ultimement aux dépens du public (25).

De la même manière, l’interminable bulle immobilière de l’actuelle décennie Bush et particulièrement la bulle des produits dérivés émis à même la bulle immobilière, ont permis à l’administration Bush de compenser pour le coût de sa mésaventure irakienne dépassant les billions de dollars (26) en créant de faux titres qui se sont vendus pour des milliards de dollars, non seulement aux États-Unis, mais dans le monde entier.

À long terme, cela ne constituait pas une source de richesse durable pour la classe financière de l’Amérique, qui souffre maintenant comme tout le monde de la récession qui en découle. Mais à court terme, la crise financière et le plan de sauvetage ont permis à M. Bush de mener une guerre coûteuse sans vivre l’inflation débilitante qu’avait occasionnée la guerre du Vietnam.

En d’autres termes, on peut voir de manière rationnelle la débâcle financière de billions de dollars (27) comme une aide financière à la guerre en Irak. Cependant, lorsque l’on observe les préparatifs pour instaurer la loi martiale, on voit qu’ils visent à prévenir des troubles civils dans le futur. Pourquoi se préparer aussi intensément pour de tels troubles?

La réponse va de soi : parce que l’on se souvient des émeutes qui ont éclaté à San Francisco et ailleurs pendant la Grande Dépression des années 1930. En effet, cette préoccupation doit être au premier plan chez ceux qui ont organisé le redéploiement d une équipe de combat de l’Irak vers l’Amérique. Mais la planification pour déclarer la loi martiale a commencé il y a presque trois décennies, au moment ou Reagan a désigné Donald Rumsfeld, Dick Cheney et les autres pour qu’ils préparent secrètement ce qui portait le nom trompeur de Maintien du [c’est-à-dire Changement de] gouvernement (COG). À ce moment là, ils ne s’inquiétaient certainement pas de la récession de 2008, pas plus que ceux qui ont présenté le « Programme de maintien des opérations (COOP) » le 19 janvier 2001. Le « spectre d une menace totale tout risque » envisagée dans ce document était de toute évidence complémentaire à la doctrine de « domination d'ensemble » formulée dans le plan du chef de cabinet adjoint, Joint Vision 2020, approuvé 8 mois plus tôt, le 30 mai 2000 (28).

En planifiant le COG, ainsi que la loi martiale, MM. Cheney et Rumsfeld envisageaient aussi la domination d'ensemble. Leur engagement simultané dans le Project for the New American Century (Projet pour un nouveau siècle américain (PNAC)), un document public des années 1990, le confirme. Les objectifs du PNAC étaient cités très explicitement dans leur document Rebuilding America’s Defenses (Rebâtir la défense américaine) : augmenter les dépense en matière de défense afin d’établir la présence américaine partout dans le monde pour en faire un pouvoir incontestable. Cela impliquerait la présence permanente de forces américaines en Asie centrale et en Asie de l’Est, et ce même après la disparition de Saddam Hussein (29).

En gros, le programme du PNAC planifiait un empire américain outre-mer permanent, un projet qu’une démocratie américaine n’accepterait pas facilement, ils le reconnaissaient. Ils admettaient franchement qu’il serait difficile de gagner du soutien pour leur prévision d’augmenter les dépenses en défense « à un niveau minimum de 3,5 a 3,8 pour cent du produit intérieur brut, ajoutant ainsi de 15 à 20 milliards de dollars annuellement dans la Défense ». On admet dans le document que « le processus de transformation sera probablement long s’il ne se produit pas d’événement catastrophique et catalyseur, comme un nouveau Pearl Harbor (30). »

Avec l’élection de Barack Obama, nous avons bien sur toutes les raisons d’espérer que l’ère désastreuse de MM. Cheney et Rumsfeld tire à sa fin. M. Obama a clairement signalé qu’il mènerait une politique étrangère axée sur la diplomatie et le multilatéralisme. C'est dans cet esprit qu’il a déclaré vouloir discuter avec l’Iran sans conditions préalables.

Mais la raison qu’évoque M. Obama pour le retrait de l'Irak est de mauvais augure : « L'ampleur de notre déploiement en Irak continue à retarder notre capacité a terminer la bataille en Afghanistan (31). » Ceux qui étudient sérieusement la scène afghane sont peu nombreux à croire que l’Amérique peut « finir la bataille en Afghanistan » avec plus de succès que n’en ont eu les Russes ou les Britanniques auparavant. La position des États-Unis là-bas se détériore visiblement, pendant que la stratégie américaine d attaques transfrontalières, elle, a pour effet de déstabiliser également le Pakistan. Le régime Karzaï soutenu par les États-Unis a si peu de contrôle en milieu rural que Kaboul même subit des attaques de roquettes. Les experts sur le terrain conviennent que tout effort visant à « en finir » constitue une proposition à long terme qui nécessitera au minimum un engagement fortement accru des troupes américaines (32).

On ne peut pas prédire l avenir, mais on peut examiner le passé. J’écris depuis 30 ans sur la permanence d’une mentalité guerrière en Amérique qui, encore et encore, domine les politiques raisonnables de négociation et nous pousse davantage dans le conflit armé. Cette vision dominante n’est pas l’apanage d une seule agence ou cabale, elle résulte plutôt probablement des tensions constantes entre les faucons et les colombes dans la politique interne de Washington.

Si l’on brasse vigoureusement un contenant de roches et de gravier, celui-ci sera probablement attiré vers le fond, laissant les plus grosses roches sur le dessus. Lorsque l’armée est impliquée dans une bataille difficile et qu un débat persiste sur le retrait ou l’engagement des troupes, il existe une probabilité analogue que les forces en faveur de l’engagement prennent le dessus, peu importe les circonstances. On a tendance à utiliser un pouvoir militaire lorsqu’il est disponible, et un des aspects les plus remarquables de l’histoire depuis 1945 est que cette tendance ne s’est pas répétée jusqu’à présent avec les armes atomiques.

Laissez-moi expliquer cette métaphore en détails plus concrets. Les sociétés progressives (à notre époque, il s’agit habituellement de démocraties) ont tendance a étendre leur présence au-delà de leurs frontières géographiques. Cette présence élargie nécessite de nouvelles institutions, généralement libres de toute responsabilité démocratique (comme la CIA). Cette accumulation de pouvoir sans obligations, dans ce que j ai déjà appelé « l’État de l'ombre », bouleverse le système de pouvoir et contrepouvoir de l’État public, lequel constitue le pilier de politiques saines et délibérantes.
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L’on pourrait s’attendre à ce que les démocraties progressives évoluent vers des politiques étrangères de plus en plus rationnelles. Toutefois, en raison de la dialectique décrite ci-dessus, nous voyons exactement le contraire se produire : une évolution vers des engagements stupides et parfois désastreux. Lorsque la démocratie a progressé en Grande-Bretagne à la fin du 19e siècle, cela a provoqué la guerre des Boers, une guerre qui convenait très bien aux besoins impériaux privés de Cecil Rhodes, mais ne servait aucunement les intérêts du peuple britannique sinon leur nuisait (33). Le rêve d’un troisième Reich chez Hitler, qui impliquait une répétition, vouée à l’échec, de l’aventure napoléonienne au coeur de la Russie, convenait aux besoins des industriels allemands qui avaient financé les nazis. Cependant, les hommes sensés à la tête du personnel militaire allemand pouvaient dès le début voir venir le désastre.

Depuis plus d un demi siècle, soit depuis la guerre du Vietnam, des forces non imputables mènent l’Amérique dans des aventures insoutenables sur le continent asiatique. Nous savons aujourd’hui que Kennedy n’a jamais eu l’intention d’engager les troupes américaines au Vietnam (34). Toutefois, le plan fatal visant à étendre la guerre du Vietnam au nord du 17e parallèle a été autorisé pendant la dernière semaine de sa présidence avortée, probablement sans qu’il soit au courant (35). Lors de son élection, Jimmy Carter était déterminé à réduire l’envergure et la fréquence des opérations clandestines de la CIA (36). Pourtant, son conseiller à la Sécurité nationale, Zbigniew Brzezinski, a engagé des manoeuvres en Afghanistan, lesquelles ont mené à la plus vaste opération clandestine de la CIA (et à mes yeux la plus délétère) de tous les temps (37).


Nos historiens aux archives n’ont toujours pas tout à fait compris l’un ou l’autre des paradoxes, ni les forces qui se trouvent derrière. Et comme l’observait notoirement le philosophe George Santayana : « Ceux qui ne peuvent se rappeler le passé sont condamnés à le répéter (38). »

L’avenir nous réserve-t-il une escalade militaire à l’étranger et à la maison?


Comme MM. Kennedy et Carter, Barack Obama constitue un mélange complexe de qualités exaltantes et déprimantes. Parmi les dernières, il y a son désir inconditionnel « d’en finir » avec la guerre en Afghanistan (c’est-à-dire la gagner), ainsi que son soutien et celui de son parti pour la version finale du plan Paulson. À mon avis, les deux vont de pair.

Le plan de sauvetage financier, comme la résolution négociée pour le scandale de la Savings and Loans dans les années 1980, a imposé de façon flagrante la richesse de la république dans le but de protéger et même d'enrichir ceux qui faisaient fortune illégitimement depuis un certain temps. Les gauchistes de longue date n’y voient peut-être rien d’inhabituel : cela est conforme à leur analyse du fonctionnement de l’État capitaliste.

Cependant, cela n’est typiquement américain que depuis la révolution Reagan des années 1980. Auparavant, les politiques gouvernementales visaient plus souvent à aider les démunis. Par la suite, on a invoqué l’idéologie libérale du libre marché de différentes manières, même sous Clinton, afin d’enrichir les riches.


Le professeur Edward Wolff a résumé le résultat de ces politiques gouvernementales :

L’inégalité de la richesse a nettement augmenté depuis 1975 ou 1976. Avant cela, si l’on recule jusqu’en 1929 environ, il y a eu une période prolongée où l’inégalité avait chuté au pays. Il y a donc cette tendance à la baisse relativement continue qui débute en 1929, l’année où, bien sûr, la bourse était à son meilleur avant de s’effondrer, et qui se poursuit environ jusqu’au milieu des années 1970. Depuis ce temps, la tendance s’est inversée et le niveau d’inégalité de la richesse a pratiquement doublé depuis le milieu des années 1970.

En fait, jusqu’au début des années 1970, les États-Unis avait un taux d’inégalité de la richesse plus bas que celui de la Grande-Bretagne ou d’un pays comme la Suède. Mais les choses ont changé dans les 25 ou 30 dernières années. En réalité, de nombreux pays ont tenté de réduire les inégalités avec le temps. Les États-Unis sont atypiques en ce sens que l’inégalité a augmenté si brusquement durant les 25 ou 30 dernières années (39).

Les excès de richesse qu’a connus l’Amérique par le passé, comme l’Âge doré ou les années1920, ont été suivis de réformes politiques, tel l’impôt sur le revenu, visant à réduire les disparités entre les richesses et les revenus. Toutefois, comme le signalait Kevin Phillips, ce type de réformes doit être remis en place bientôt ou il ne le sera peut-être jamais :

Au moment où nous entrons dans le 21e siècle, le déséquilibre des richesses et de la démocratie aux États-Unis est intolérable […]. Ou la démocratie doit être renouvelée, en ravivant la politique, ou la richesse consolidera probablement un nouveau régime moins démocratique – que l’on appelle autrement ploutocratie (40).

Si l'on juge le plan Pauslon tel qu’il a été adopté selon ce critère, il constitue non seulement une occasion ratée, mais aussi un pas radical dans la mauvaise direction. Le soutien qu'ont donné M. Obama et le Parti démocrate au renflouage n'a rien de rassurant. Il s'agit plutôt d'un signe que la ploutocratie ne sera pas sérieusement contestée par l'un ou l'autre des partis dans leur état actuel

Warren Buffett avait peut être raison de dire que le plan de sauvetage était nécessaire. On peut toutefois facilement penser à des réformes qui auraient dû le complémenter :


1) on aurait dû procéder dans la transparence, non pas dans le secret

2) les fonds publics n'auraient pas dû servir à payer des bonus et des dividendes (10 pour cent des Américains les plus riches possèdent 85 pour cent de toutes les actions (41).

De plus, puisque l'on discute actuellement d'un plan de sauvetage pour l'industrie automobile, deux autres réformes semblent s'imposer :

3) Toute réduction de revenus ne devrait pas toucher seulement les travailleurs, mais les employés de tous les niveaux de manière égale.

4) tel que suggéré à maintes reprises, le ratio entre les rémunérations supérieures et inférieures de chaque industrie devrait être limité légalement -- possiblement un ratio de 20 pour un.

Je ne fais pas ces suggestions évidentes en espérant qu'elles soient approuvées ou que l'on en débatte sérieusement. La corruption ploutocratique de nos deux partis rend une telle perspective presque impensable.

C'est la forte probabilité d'une guerre que je désire considérer. Les États-Unis ont échappé à la dépression des années 1890 grâce à la guerre hispano-américaine (42). Le pays est sorti de la Grande Dépression des années 1930 uniquement avec la Seconde Guerre mondiale. Il y a même eu une récession dans les années 1940, de laquelle l'Amérique s'est tirée strictement au moyen de la guerre de Corée. Puisque nous risquons encore de faire face à une dépression majeure, je crois que nous faisons à nouveau face au danger d'une grande guerre.

Pendant ce temps, même si certains aspects de la débâcle financière ont émergé pour diverses raisons et ne résultaient pas d'une cabale « conspirationniste », ils pourraient se prolonger en raison de leur utilité pour les va-t-en-guerre. Dans la perspective de maintenir la portée impériale des États-Unis en Afghanistan (et même au Pakistan), considérons que la crise financière a eu quelques conséquences attendues :

1) La valeur du dollar a augmenté par rapport aux autres devises internationales, notamment l'euro, améliorant ainsi la balance des paiements des États-Unis et en éloignant la menace visant son rôle important de monnaie principale des échanges internationaux.

2) Grâce à la commercialisation internationale prononcée de produits dérivés surévalués et basés sur le prêt prédateur, la crise financière qui en résulte s'est internationalisée, entraînant même ailleurs des chocs économiques pires qu'aux États-Unis. Cela a relativement amélioré la capacité du pays à financer un effort de guerre considérable outre-mer (qui a toujours eu un impact majeur sur sa balance des paiements).

3) Le prix du pétrole a plongé de 147 $ US le baril en juillet dernier à 40 $ US, affaiblissant ainsi les économies de la Russie, de la Chine et spécifiquement celle de l'Arabie Saoudite, le pays dont les fondations internationales soutiennent Al-Qaeda.


Par ailleurs, la situation afghane est grave, sans toutefois être désespérée. Deux observateurs chevronnés, Barnett R. Rubin et Ahmed Rashid, ont proposé une solution politique garantissant plus de sécurité pour toute la région que la proposition irréfléchie de M. Obama d'envoyer 20 000 troupes américaines de plus sur le terrain (43). Selon M. Rashid,

Le président désigné Obama et les chefs d'État occidentaux doivent adopter une approche compréhensive où la région [voisine de l'Afghanistan, incluant le Pakistan, l'Inde, la Russie, la Chine, l'Iran et les anciennes républiques soviétiques] est perçue comme une unité dans laquelle des problèmes de développement s'enchevêtrent, tels que la pauvreté, l'illettrisme et la faible gouvernance. Afin de démocratiser la région et d'écarter des actionnaires puissants mais néfastes -- comme les mafias de drogue -- des structures de pouvoir locales ou de les forcer à changer de mentalité, l'approche doit être davantage subtile et compréhensive (44).

Que des observateurs ayant un statut si reconnu offrent une solution politique judicieuse ne me rend pas très optimiste. Depuis trois décennies déjà, Barnett Rubin donne de bons conseils à Washington concernant l'Iran et l'Afghanistan, mais les lobbyistes prônant des opérations clandestines et des solutions militaires l'ignorent. Cette dialectique rappelle la guerre du Vietnam, où des propositions raisonnables visant à démilitariser le conflit ont été elles aussi ignorées pendant plus de 10 ans.

Je le répète, l'avenir est imprévisible. Mais je crains que la suggestion de M. Obama d'envoyer 20 000 troupes supplémentaires ne l'emporte, avec les conséquences prévisibles d'une guerre élargie à la fois en Afghanistan et au Pakistan (45). Je crains également qu'il n'y ait une utilisation accrue de l'Armée américaine pour contrôler les manifestations de la population américaine.

J'espère sincèrement que mes craintes ne sont pas fondées. Le temps le dira.


Peter Dale Scott est un collaborateur régulier de Mondialisation.ca.


NOTES

1. WCAX, Burlington, Vermont - 22 décembre 2008, http://www.wcax.com/Global/story.asp?S=9567271. Cf. CNBC, 30 octobre 2008, http://www.cnbc.com/id/27423117: «"Vous pouvez être payé 30 millions de dollars sous ce programme", affirme Michael Kesner, qui dirige les pratiques de rémunération des cadres chez Deloitte Consulting. "Il n'y a pas de limite au montant que l'on peut vous payer."»

2. John Dunbar, AP, 25 octobre 2007, http://biz.yahoo.com/ap/081025/meltdown_evolving_bailout.html .

3. Hirst, David. « Fox joins battle cry for details of US bail-out ».In BusinessDay,24 décembre 2008. En ligne.


4. http://phoenix.bizjournals.com/phoenix/stories/2008/12/15/daily34.html.

5. http://www.blacklistednews.com/news-2367-0-13-13--.html

6. Rep. Brad Sherman, Chambre des Représentants, 8:07 EST PM, 2 octobre 2008, http://www.youtube.com/watch?v=HaG9d_4zij8&NR=1. Le représentant Sherman a ultérieurement clarifié ses propos : « Je n’ai aucune raison de croire que quiconque parmi les leaders du Congrès ayant négocié le plan de sauvetage avec le gouvernement Bush ait mentionné la possibilité de déclarer la loi martiale – encore une fois, c’est un exemple des commentaires extrêmes et délibérément hyperboliques faits par des membres qui n’étaient pas directement impliqués dans les négociations Cf. Rep. Sherman au Alex Jones show, http://www.youtube.com/watch?v=_bH1mO8qhCs.

7. Army Regulation 500-3, Emergency Employment of Army And Other Resources, Army Continuity Of Operations (COOP) Program, http://www.wikileaks.org/leak/us-army-reg-500-3-continuity-2001.pdf, souligné par l’auteur. Cf. Tom Burghardt, « Militarizing the "Homeland" in Response to the Economic and Political Crisis: NORTHCOM's Joint Task Force-Civil Support,” GlobalResearch, 11 octobre 2008, http://www.globalresearch.ca/index.php?context=va&aid=10534 .

8. Scott, Peter Dale. The Road to 9/11: Wealth, Empire, and the Future of America. Berkeley and Los Angeles : University of California Press, 2007, 183-87; cf. Mann, James. The Rise of the Vulcans: The History of Bush’s War Cabinet, New York : Viking, 2004, 138-45.

9. Scott, The Road to 9/11, 183-87.

10. Goldstein, Ritt. « Foundations are in place for martial law in the US ». In Sydney Morning Herald, 27 juillet 2002. En ligne.


11. Scott, The Road to 9/11, 240-41.

12. Scott, The Road to 9/11, 60-61.

13. Parry, Robert. « Henry Kissinger, Eminence Noire ». In ConsortiumNews, 28 décembre. En ligne.
Selon, le livre de Seymour Hersh publié en 1983, The Price of Power [p. 21], « Kissinger, […] – alors qu’il était conseiller en négociations de paix du gouvernement Johnson – a fait obstruction aux pourparlers de paix possibles en contactant secrètement des gens qui travaillaient pour Nixon ».

14. Hersh, Price of Power, 18. Cf. Hougan, Jim. Spooks: The Haunting of America, New York : William Morrow, 1978, 435 p. : « Kissinger, marié à une ancienne assistante de Rockefeller, propriétaire d’un manoir, dont l’achat a été possible uniquement grâce à des cadeaux et des prêts de Rockefeller, a toujours été le protégé de son patron Nelson R[ockefeller], même lorsqu’il n’était pas son employé immédiat. »

15. Scott, The Road to 9/11, 93-118.

16. Scott, The Road to 9/11, 82-87, 91, 104-05

17. « Brigade homeland tours start Oct. 1 ». In Army Times, 30 septembre 2008, http://www.armytimes.com/news/2008/09/army_homeland_090708w/. Cf. Chossudovsky, Michel. « Pre-election Militarization of the North American Homeland, US Combat Troops in Iraq repatriated to "help with civil unrest" ». In GlobalResearch, 26 septembre 2008. En ligne.


18. Agence France-Presse, 17 décembre 2008. En ligne.


19. http://phoenix.bizjournals.com/phoenix/stories/2008/12/15/daily34.html

20. Commentaires du Sen. Patrick Leahy, National Defense Authorization Act For Fiscal Year 2007, Conference Report, Congressional Record, 29 septembre 2006. En ligne.


21. Spitzer, Eliot. « Predatory Lenders' Partner in Crime: How the Bush Administration Stopped the States From Stepping In to Help Consumers ». In Washington Post, 14 février 2008; A25. En ligne.
Trois mois plus tôt, le 8 novembre 2007, le gouverneur Spitzer et le procureur général Andrew Cuomo avaient publié conjointement une lettre au Congrès « demandant que le fédéral agisse de manière soutenue afin de combattre les pratiques de prêt à risque (subprime) ». (http://www.state.ny.us/governor/press/1108071.html).

22. Johnston, David et Philip Shenon. « U.S. Defends Tough Tactics on Spitzer ». In New York Times. 21 mars 2008.

23. « Why Eliot Spitzer was assassinated: The predatory lending industry had a partner in the White House ».In Brasscheck TV, mars 2008. En ligne.


24. Palast, Greg. « Eliot’s Mess: The $200 billion bail-out for predator banks and Spitzer charges are intimately linked ». Air America Radio’s Clout, 14 mars 2008. En ligne.


25. Sans suggérer que le scandale était orchestré ou dirigé à l’interne d’une quelconque manière, on peut soutenir qu’il a pu traîner si longtemps parce qu’il permettait aux profits engrangés par le trafic de drogue de recapitaliser l’économie américaine et renforcer le dollar US paralysé.

26. Stiglitz, Joseph E. et Linda J. Bilmes. The Three Trillion Dollar War: The True Cost of the Iraq Conflict. New York : W.W. Norton, 2008. Cf. Stiglitz, Joseph et Linda Bilmes. « The three trillion dollar war » In The Times (London), 23 février 2008. En ligne.
: « À l’aube de la guerre, il y a eu des discussions sur les coûts qu’elle pourrait engendrer. Larry Lindsey, le conseiller économique du président Bush et chef du National Economic Council (Conseil économique national), a suggéré qu’ils pourraient atteindre 200 milliards de dollars. Le secrétaire de la Défense, Donald Rumsfeld, a toutefois écarté cette estimation « idiote ». Son député, Paul Wolfowitz a suggéré que la reconstruction d’après-guerre pourrait se payer d’elle-même par l’augmentation des revenus pétroliers. Mitch Daniels, directeur du Office of Management and Budget (Bureau de l’administration et du budget) et le secrétaire Rumsfeld estimaient les coûts entre 50 et 60 milliards, dont une portion, croyaient-ils, serait financée par d’autres pays. (Si l’on ajuste ces montants à l’inflation et à la valeur du dollar en 2007, ils projetaient des coûts allant de 57 à 69 milliards de dollars.) Le ton de tous les membres du gouvernement était cavalier, comme si les sommes en cause étaient minimes. »

27. Morris, Charles R. The Trillion Dollar Meltdown: Easy Money, High Rollers, and the Great Credit Crash. New York : PublicAffairs, 2008.

28. Joint Vision 2020, http://www.dtic.mil/jointvision/jvpub2.htm; Scott, The Road to 9/11, 20, 24. La « domination d’ensemble » répétait ce qui avait déjà été indiqué dans un document de 2005 l’ayant précédé, Joint Vision 2010, mais il met en évidence que « les États-Unis doivent conserver leurs forces présentes outre-mer ». (Joint Vision 2020, 6). Cf. Joint Vision 2010, 4,
: « Nous demeurerons en grande partie une force basée aux États-Unis continentaux. »

29. Project for the New American Century, Rebuilding America’s Defenses.

30. Rebuilding America’s Defenses, 51, 75.

31. « War in Iraq ». BarackObama.com, http://www.barackobama.com/issues/iraq/

32. Voir par exemple Andrew Bacevich, Newsweek, 8 décembre 2008, http://www.newsweek.com/id/171254 : « En Afghanistan aujourd’hui, les États-Unis et leurs alliés utilisent les mauvais moyens pour poursuivre la mauvaise mission. Envoyer plus de troupes dans la région, tel que l’ont suggéré le président Barack Obama et d’autres, ne fera que transformer l’opération "Liberté immuable "en opération "Obligation immuable ". L’Afghanistan sera un gouffre qui consommera des ressources que ni l’Armée, ni le gouvernement américains ne peuvent se permettre de gaspiller. » Cf. PBS, Frontline, « The War Briefing ». 28 octobre 2008. En ligne


33. En ce qui concerne le rôle du raid Jameson encouragé par Rhodes dans le déclenchement de la guerre des Boers, voir Longford, Elizabeth. Jameson’s Raid: The Prelude to the Boer War. London : Weidenfeld and Nicolson, 1982

34. Goldstein, Gordon M. Lessons in Disaster: McGeorge Bundy and the Path to War in Vietnam. New York : Times Books/Henry Holt, 2008.

35. Newman, John. JFK and Vietnam: Deception, Intrigue, and the Struggle for Power. New York : Warner Books, 1992, 375-77, 434-35, 447; Scott, Peter Dale Scott. The War Conspiracy: JFK, 9/11, and the Deep Politics of War. Ipswich, MA : Mary Ferrell Foundation Press, 2008, 25-26, 28.

36. Seliktar, Ofira. Failing the Crystal Ball Test: The Carter Administration and the Fundamentalist Revolution in Iran. Westport, CN : Praeger, 2000, 52.

37. M. Brzezinski s’est plus tard vanté que son « opération secrète était une excellente idée. Elle a fait tomber les Russes dans le piège afghan ». (« Les Révélations d’un ancien conseiller de Carter » entrevue avec Zbigniew Brzezinski, Le Nouvel Observateur, 15–21 janvier, 1998. En ligne. http://www.globalresearch.ca/articles/BRZ110A.html; version française :

http://www.confidentiel.net/breve.php3?id_breve=1862; cité au complet dans Scott, Peter Dale. Drugs, Oil, and War: The United States in Afghanistan, Colombia, and Indochina. Lanham, MD : Rowman & Littlefield, 2003, 35. Pour mon évaluation négative de ce que certains ont décrit comme étant l’opération clandestine de la CIA la plus réussie, voir The Road to 9/11, 114-37.

38. Santayana, George. Life of Reason, Reason in Common Sense. New York : Scribner's, 1905, 284.

39. Wolff, Edward. « The Wealth Divide: The Growing Gap in the United States Between the Rich and the Rest ». In Multinational Monitor, May 2003. En ligne
Cf. Wolff, Edward. Top Heavy: The Increasing Inequality of Wealth in America and What Can Be Done About It. New York : New Press, 2002.

40. Phillips, Kevin. Wealth and Democracy: A Political History of the American Rich. New York : Broadway Books, 2002, 422; cité dans Scott, The Road to 9/11, 3.

41. Wolff, The Wealth Divide.

42. Pour en savoir plus sur la « politique globale » mercantiliste de M. McKinley en réponse à la dépression, voir Foner, Philip Sheldon. The Spanish-Cuban-American War and the Birth of American Imperialism, 1895-1902. New York : Monthly Review Press, 1972.

43. Rubin, Barnett R. et Ahmed Rashid. « From Great Game to Grand Bargain: Ending Chaos in Afghanistan and Pakistan » In Foreign Affairs, November/December 2008. En ligne.


44. Rashid, Ahmed. « Obama's huge South Asia headache » BBC, 2 janvier 2009. En ligne.


45. Cf. Sarhadi, Zia. « America's "good war" turns into quicksand ». In MediaMonitors, 5 janvier 2009. En ligne.
: « Les talibans ont applaudi l’annonce de M. Obama d’envoyer 20 000 troupes additionnelles à la "guerre juste". Ils y voient une opportunité d’attaquer une "armée et des cibles élargies, et d’être touchés par davantage de nouvelles armes brillantes lancées par les petits soldats". Les généraux américains ont parlé de 40 000 à 100 000 troupes additionnelles, des niveaux qui ne sont tout simplement pas disponibles. La tuerie de centaines de civils afghans par les attaques aériennes américaines sans distinction a été le moyen de recrutement le plus efficace pour les talibans. Même les Afghans froids à l’idée de voir les talibans à nouveau au pouvoir sont consternés par le niveau de brutalité infligé aux civils. »


Article original en anglais, Martial Law, the Financial Bailout, and War, publié le 8 janvier 2009.

Traduction: Julie Lévesque pour Mondialisation.ca.


Peter Dale Scott, ancien diplomate canadien et professeur d’anglais à l’Université Berkley en Californie, est poète, écrivain et chercheur.On peut commander son plus récent livre, The War Conspiracy: JFK, 9/11, and the Deep Politics of War, chez Mary Ferrell Foundation Press au
http://www.maryferrell.org/wiki/index.php/MFF_Store.
Voici le site web de M. Scott : http://www.peterdalescott.net
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[La poupée qui dit oui, la poupée qui dit non]

par Jean-Luc Crucifix sur venezueLATINA

Tel un boxeur, Hugo Chávez met son titre en jeu dimanche prochain 15 février. Il lance un référendum qui concerne rien de moins que son avenir politique. Et celui du Venezuela.


L’enjeu consiste à amender l’actuelle constitution, qui limite le nombre de mandats présidentiels à deux périodes. Sans cet amendement, Hugo Chávez devrait nécessairement laisser sa place à quelqu’un d’autre en 2012, à la fin de son actuel mandat. Trop limitatif à son goût. Aussi se lance-t-il une nouvelle fois dans l’arène pour poser aux Vénézuéliens une question simple : êtes-vous d’accord de ne plus limiter le nombre de mandats à deux et de permettre au président de se représenter aux élections autant de fois qu’il le juge utile ?

Il ne s’agit donc pas, comme le présentent les mal-intentionnés, de permettre à Hugo Chávez d’être président à vie, puisque, si l’amendement est accepté, il devra continuer à se présenter aux élections… et les gagner ! Cela dit, reconnaissons qu’en Amérique latine comme ailleurs (plus qu’ailleurs…), il existe un certain avantage à se trouver aux commandes au moment de se présenter à des élections (1). Mais l’emporter contre le pouvoir en place n’est pas impossible non plus, même dans le Venezuela de Chávez, comme l’a bien montré le référendum de 2007, gagné par l’opposition.


Denrée rare

Hugo Chávez veut se défaire de la limitation constitutionnelle des deux mandats. Pour quelle raison ? Parce qu’il a absolument besoin d’une denrée particulièrement rare en politique : le temps. En effet, il faut bien se rendre compte que le Venezuela se trouve au cœur d’un processus qui se veut révolutionnaire, dont l’objectif est de transformer radicalement les structures politiques, économiques et sociales du pays, rien de moins. Vaste programme qui touche à l’utopie (on peut discuter ad infinitum de la factibilité des révolutions), mais qui, en toute hypothèse, a besoin de beaucoup de TEMPS pour se réaliser. On ne transforme pas les tréfonds d’une société, on ne change pas l’humain (car au fond, c’est de cela qu’il s’agit) en cinq ans, en dix ans, en vingt ans. Chávez le sait : il veut donc du temps.

Et il le veut pour lui, pour sa personne. Car le processus en cours au Venezuela, contrairement à d’autres du genre, est extrêmement focalisé autour d’une personne, d’un leader : Chávez ! C’est comme si la révolution française avait commencé directement avec Napoléon… C’est d’ailleurs l’une des principales faiblesses de cette révolution bolivarienne : on ne sent pas, autour de Chávez, la présence d’une équipe, d’un collectif. C’est lui le leader, point c’est tout, et tout le monde l’accepte ainsi. Le PSUV (Partido Socialista Unificado de Venezuela), créé pour institutionnaliser quelque peu le processus en cours, reste politiquement effacé. Il n’est essentiellement qu’un appareil de transmission de directives venues du haut, c’est-à-dire du président. Aussi a-t-on parfois l’impression qu’en bon militaire, Chávez dirige son parti (ou même dirige son peuple, ce qui est plus grave !) comme on dirige une armée.

Nouveaux espaces démocratiques

Dans le contexte révolutionnaire qui est le sien, le Venezuela n’est déjà plus une démocratie comme les autres. À savoir une belle démocratie parlementaire toute propre dans laquelle les différents partis se trouvent dans une supposée égalité sur la case départ, prêts à jouer le jeu de l’ « alternance démocratique ». Ici, la « logique révolutionnaire » prévaut déjà sur la « logique démocratique ». Aussi ne faut-il pas s’étonner si les partisans d’une démocratie représentative de type occidental sentent que les dés sont en partie pipés : on se trouve déjà dans une logique qui n’est plus la leur, dans un autre système.

En contrepartie, dans ce système en devenir, la « logique révolutionnaire » a ouvert de nouveaux espaces démocratiques, qui ne sont pas ceux de la sacro-sainte alternance des partis au pouvoir. Ces nouveaux espaces, ce sont une multitude de formes d’expressions populaires, qu’elles soient institutionnalisées, comme les conseils communaux ; médiatiques, comme les radios ou les télévisions communautaires ; ou encore spontanées. Elles ne sont pas toujours, d’ailleurs, contrôlées par le parti ou le pouvoir, et c’est tant mieux. Plus que dans les structures, plus que dans le parti, c’est là que réside que la véritable force du processus, la vraie « révolution », la promesse d’avenir.

Plus jamais comme avant

Car s’il y a un élément, un seul, qu’il faut sauver du chavisme, c’est bien celui-là : l’empowerment des bases populaires, dans les quartiers, dans les zones rurales, dans les usines,… Cette grande prise de conscience sociale de millions de personnes qui, avant Chávez, restaient soumises, et sans grand espoir de voir changer leur condition de soumises, en face d’un statu quo social et économique imperméable et inéluctable. Or, voilà que ce statu quo, après dix ans de chavisme, n’existe plus. La pyramide sociale a littéralement été secouée. C’est sans aucun doute l’actif historique le plus important du processus bolivarien. Il peut faire espérer que, avec Chávez ou sans Chávez, le Venezuela ne sera plus jamais comme avant.

Bien sûr, ce grand chambardement fait grincer des dents, au Venezuela comme à Washington. Comme dans tout mouvement social radical, un certain nombre de puissants ont perdu des privilèges, des facilités, des commodités… Ils n’ont pas dit leur dernier mot. On se trouve ici clairement au cœur d’une lutte qui –appelons-la par son nom– est une vraie lutte des classes. L’opposition au chavisme reste puissante et bénéficie d’appuis non négligeables. Idéologiquement, elle essaime dans de nombreuses strates de la population, y compris parmi les moins favorisées. Mais malheureusement pour elle, et heureusement pour Chávez, elle manque de consistance politique. Elle ne possède ni leader affirmé ni programme cohérent.

Cri passionnel

En réalité, l’opposition ne sait pas comment prendre le taureau Chávez par les cornes. C’est ainsi que dans les actuelles circonstances du référendum, elle se contente de dire No es no [non, c’est non], pour rappeler que lors du référendum de décembre 2007, portant cette fois-là sur un changement substantiel de la constitution, le non l’avait emporté. Message de portée limitée, donc, face à un Chávez qui, lui, a une vision pour le pays (et quelle vision !). Divisée, s’étendant de l’extrême-droite la plus rance à certaine gauche intellectuelle en passant par toutes les variétés de bourgeoisies et petites bourgeoisies, l’opposition a toutes les difficultés du monde à aller plus loin que se réunir autour d’un simple cri passionnel « Non à Chávez ! ». Un peu court quand même…

Cela dit, les chavistes jouent également sur le registre des passions. Leur thème préféré pour le référendum : que perdrons-nous si notre président n’est plus là en 2012 ? Et d’égrener la liste des acquis sociaux (réels, pour la plupart) qui pourraient être perdus. Toutefois, en centrant tout sur le personnage Chávez, présenté comme le leader nécessaire, elle met également en évidence ce qui fait sa faiblesse : elle semble indiquer qu’il ne peut y avoir de chavisme sans Chávez. En définitive, ce serait l’attachement des masses à Chávez, voire leur amour pour Chávez, qui déciderait de l’avenir du processus. Un peu court aussi pour un processus qui se déclare révolutionnaire.

Oui ou non ?

Alors, oui ou non à Chávez le 15 février ? Les pronostics sont ouverts. Mais les camps sont formés depuis longtemps et il ne risque pas, cette fois, d’y avoir beaucoup de transfuges. Dans cette bataille, chacun s’adresse avant tout à ces troupes afin de les mobiliser face à cette nouvelle échéance référendaire. Car le vrai test, ce sera la participation électorale, la mobilisation des uns et des autres.

Étant donné l’enjeu, on peut d’ores et déjà assurer que la participation sera élevée. On peut également assurer qu’à l’issue du scrutin, le pays restera profondément divisé, presque fifty-fifty. Mais une chose est certaine : on ne peut pas assurer qui va l’emporter !

Dans ce référendum qui mobilise les passions plus que les raisons, dans ce face à face plus irrationnel que rationnel, comme presque tout ce qui touche à Chávez, il y aura en définitive des millions de poupées d’un bord qui diront oui et des millions de poupées d’un autre bord qui diront non. Il restera alors à compter les poupées de chaque camp… Et de ce résultat dépendra en grande partie l’avenir politique du Venezuela.

(1) C’est la raison essentielle pour laquelle a été instaurée dans de nombreux pays, y compris aux États-Unis, la limitation du nombre de mandats présidentiels. Remarquons que cette limitation n’existe pas dans (...) la plupart des pays ayant un régime parlementaire, où les premiers ministres peuvent se succéder à eux-mêmes autant de fois qu’ils remportent les élections.

Jean-Luc Crucifix
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