06/08/2008

[Fellation en direct de Villacoublay]

par : Olivier Cyran - version longue de l’article publié dans CQFD n°58, juillet'08.

Vendredi 4 juillet, 16 heures. Alors qu’à l’Assemblée nationale les députés sont en train de restaurer la semaine de 48 heures, les télévisions s’agglutinent sur l’aéroport militaire de Villacoublay. « La porte de l’avion s’est ouverte et le président et Carla Bruni attendent Ingrid Betancourt sur le tarmac, dans quelques instants nous allons voir apparaître Ingrid Betancourt… Moment historique ! », feule la voix de France 3. On zappe sur BFM TV. « Là, vous voyez, Carla Bruni qui fait un petit pas en arrière pour laisser Nicolas Sarkozy en avant, elle est vraiment à ses côtés… Il y a beaucoup de… un silence assez assourdissant. » La journaliste lâche un petit rire idiot. « Nicolas Sarkozy qu’on découvre assez heureux, hein… Et puis là-voilà, ça y est ! On imagine tout de même un moment d’émotion pour le président de la République… » Blanche-Neige arrive au bas de la passerelle où l’attend son Simplet, qu’elle étreint fougueusement. La séquence bisous s’éternise, la police prend des notes. Trois jours plus tôt, le ministère de l’Intérieur a officialisé la création du fichier « Edvige », destiné à recenser toute personne « âgée de 13 ans ou plus » exerçant une fonction politique, syndicale, associative ou religieuse. Qui rédigera la fiche de l’ex-sénatrice colombienne ?
« Voilà, une embrassade… Ingrid Betancourt qui est descendue seule, sans sa famille… Qui doit encore être à bord de l’avion, évidemment. » À moins que la famille, évidemment, n’ait préféré sauter en parachute pour s’épargner tant d’émotion. « On voit beaucoup d’émotion entre Carla Bruni et Ingrid Betancourt… » Une semaine plus tôt, le Sénat a adopté un texte de loi contraignant les chômeurs à accepter n’importe quelle « offre raisonnable » d’emploi de merde. Après six ans de chômage dans la jungle, la Soubiroux planétaire va-t-elle devoir bosser comme serveuse sous peine de radiation ? Sa famille débarque à son tour. Tout le monde s’embrasse, le président, la top-modèle, la madonne, la mamie et la marmaille. « Très sobre comme cérémonie, il y a beaucoup d’émotion mais c’est très sobre », bourdonne la mouche de BFM. Retour sur France 3. « On voit Ingrid Betancourt et Nicolas Sarkozy s’approcher des journalistes, euh, tout ça je vous le disais dans une ambiance très chaleureuse, vous le voyez, tout le monde est tout sourire et tout ça dans une très grande simplicité… »
C’est l’heure en effet de la conférence de presse. Rictus carnivore posé sur sa « chère Ingrid », Sarkozy se pourlèche les dents. « Je voudrais d’abord vous dire que c’est toute la France qui est heureuse que vous soyez là, pi c’est toute la France qui est impressionnée par la façon dont vous revenez. » Les flashs crépitent. À quelques kilomètres du centre de rétention de Vincennes, réduit en cendres par les résultats chiffrés du ministère de l’Identité nationale, le chef de l’Etat exalte le « message d’espoir » incarné par la citoyenne d’honneur de Neuilly. « Ça veut dire à tous ceux qui souffrent dans le monde, qui sont privés de liberté, eh ben rien n’est inéluctable. » Dans sa cellule de l’unité psychiatrique de Fleury-Mérogis, où elle crève à petit feu dans l’attente de son extradition vers la justice berlusconienne, l’ex-brigadiste rouge Marina Petrella se sent revivre. « Ça sert de se battre. Y a pas de fatalité. Ingrid Betancourt, bienvenue, la France vous aime. »
L’intéressée sourit, larmoie et se recueille, image pieuse télémâchée offerte en libre exploitation aux crapules régnantes. « Je rêve depuis sept ans de vivre ce moment. C’est… c’est un moment très très émouvant pour moi. Respirer l’air de la France, être avec vous… » Puis se tourne vers Nicolas Sarkozy, lui prend la main et la lui serre avec passion. « Je vous dois tout, je vous dois tout… À la France, quand je prends le président Sarkozy dans ma main, que je l’embrasse, que je le regarde, je regarde cet homme extraordinaire qui a tant lutté pour moi… » La caméra zoome sur la main d’Ingrid Betancourt pétrissant la pogne du Poutine français. Jusqu’où ira-t-elle ? Par précaution, des millions de parents éloignent leurs enfants du poste. « Et je regarde aussi à travers lui toute la France, vous tous, vous tous qui avez partagé mon désespoir… Ce qu’il nous faut, c’est nous prendre par la main et profiter de ce bonheur incroyable qui est le nôtre. » Il ne faudra pas vingt-quatre heures à ce « bonheur incroyable » pour se muer en paix sociale sonnante et trébuchante. « Désormais, quand il y a une grève, personne ne s’en aperçoit ! », tonnera l’idole d’Ingrid devant les troupes en délire de l’UMP. A peine rempli, le tronc de l’église a déjà été pillé.

par : Olivier Cyran. Article publié dans CQFD n°58, juillet 2008

1 commentaire:

Anonyme a dit…

C'est vrai nous sommes en pleine societe du spectacle et la regression bas son plein !!!

Comme disait De Gaulle , les francais sont des veaux ! rien ne saurait les detourner de leur prochain achat de tele LCD/plasma.

Face a ca il nous reste la "majeure attitude"...

Messieurs les politiciens professionnels de tout poils: "vos urnes sont pleines, nos burnes aussi !!!"

M