08/07/2008

[Edvige is watching you]

par Dedalus, publié par Agoravox le 8 juillet'08

Un décret publié le 1er juillet 2008 au Journal officiel institue un nouveau fichier dénommé Edvige, organisant le fichage généralisé et systématique de « toutes personnes âgée de 13 ans et plus » « ayant sollicité, exercé ou exerçant un mandat politique, syndical ou économique ou qui joue un rôle institutionnel, économique, social ou religieux significatif ». En clair, tous les citoyens ayant un jour souhaité s’investir pour leur cité !

Le 27 juin 2008, en France, le décret n° 2008-632 officialise la « création d’un traitement automatisé de données à caractère personnel dénommé Edvige ». Il s’agit en particulier :
  • dans l’article 1 - De centraliser et d’analyser les informations relatives aux personnes physiques ou morales ayant sollicité, exercé ou exerçant un mandat politique, syndical ou économique ou qui jouent un rôle institutionnel, économique, social ou religieux significatif, sous condition que ces informations soient nécessaires au gouvernement ou à ses représentants pour l’exercice de leurs responsabilités ;

  • dans l’article 2 - les catégories de données à caractère personnel enregistrées dans le traitement mentionné à l’article 1er et concernant des personnes physiques âgées de 13 ans et plus sont les suivantes :

    • informations ayant trait à l’état civil et à la profession ;

    • adresses physiques, numéros de téléphone et adresses électroniques ;

    • signes physiques particuliers et objectifs, photographies et comportement ;

    • titres d’identité ;

    • immatriculation des véhicules ;

    • informations fiscales et patrimoniales ;

    • déplacements et antécédents judiciaires ;

    • etc.

La création de ce fichier est une scandaleuse atteinte aux libertés individuelles. Nous entrons là tout bonnement dans l’ère de la suspicion généralisée. Un homme ou une femme ne sera plus fiché après avoir commis un crime ou un délit, mais parce que, au motif qu’il s’est citoyennement impliqué, il devient suspect de pouvoir un jour porter atteinte à l’ordre public. Le coup est dur pour la démocratie, tant il est aisé d’imaginer les dérives totalitaires inhérentes à un tel dispositif. Les réactions sont à la hauteur de la gravité de la situation qui est ainsi créée :

Pour la Ligue des droits de l’homme, "il ne s’agit plus (...) de ficher les auteurs d’infractions constatées, mais, comme pour la rétention de sûreté, de cibler ceux que l’on étiquette d’avance comme de futurs délinquants hypothétiques. Le soupçon préventif suffit à justifier le fichage".

Pour le Syndicat de la magistrature, "cette dimension nouvelle du fichage politique introduit, au prétexte toujours bien commode de l’ordre public, un moyen puissant de dissuasion de toute forme de contestation ou d’opposition citoyenne" et parle d’un "fichier d’inspiration anti-démocratique".

Du côté de la CGT, on dénonce "une démarche portant atteinte aux libertés individuelles et collectives", tandis que le SNPES-FSU, principal syndicat de la protection judiciaire de la jeunesse, souligne le fait que "sans qu’aucune infraction ne soit commise, des mineurs dès 13 ans seront fichés en raison de leur ’activité’ individuelle ou collective, sans aucune définition ni encadrement juridique de cette activité". Pour ce même syndicat c’est "la répression de l’action politique et syndicale et sa pénalisation éventuelle qui s’organisent".

Et l’Union syndicale solidaires enfonce le clou : "Après un arsenal de lois liberticides, prévention de la délinquance, peines planchers, rétention de sûreté, lois sur l’immigration..., après un train de réformes anti-sociales (retraites, protection sociale, chasse aux chômeurs...), le gouvernement se dote clairement de l’outil de contrôle et de dissuasion des éventuelles résistances à ces mesures. En fichant les individus susceptibles de porter atteinte à l’ordre public (donc nul besoin de fait avéré, la suspicion suffit) à partir de 13 ans, le gouvernement choisit une nouvelle fois la réponse sécuritaire à une dégradation générale de la situation sociale et aux résistances collectives".

Combien de temps les Français vont-ils supporter ça ? Quand allons-nous vraiment nous réveiller ? Ils argumenteront, joueront les naïfs, nous diront que c’est là le prix dérisoire de notre sécurité à tous, qu’il nous faut à la fin savoir ce que l’on veut. Pourtant, l’engrenage est connu. Nous savons à quoi toujours ont mené ces petits renoncements à nos libertés, ces petites concessions successives consenties en échange de la promesse de plus de sécurité. Nous savons vers quoi nous nous dirigeons lorsque nous nous laissons conduire par la peur et par ceux dont nos peurs sont le fonds de commerce, ces marchands de sécurité qui nous imposent de nous taire pour nous protéger. Oui, nous les connaissons bien, pourtant, les germes du totalitarisme.

Je les entends déjà, ceux qui parleront de dramatisation excessive, de diabolisation et d’antisarkozisme primaire. Car tout le monde le sait bien, Sarkozy est un démocrate, il ne va pas soudain se muer en dictateur. Sans doute, peut-être, et puis on ne peut jamais jurer de rien ni de personne. Mais surtout, si ce n’est lui, ce sera son successeur, ou le successeur de son successeur. Peu importe quand cela se produira, car quand cela se produira c’est que tout aura déjà été mis en place, qu’il ne suffisait plus que d’actionner les boutons.

C’est que la dictature se nourrit de l’orgueil de la démocratie et des petits arrangements successifs qu’elle prend avec elle-même, persuadée qu’elle est qu’elle durera toujours et que le pire ne saurait survenir qui l’abolirait. C’est que ces petits arrangements, ces petites concessions que l’on supporte, elles ne sont rien d’autres que les métastases de la démocratie, son cancer qui progresse.

Source originelle de l'article

2 commentaires:

dedalus a dit…

je vous sais gré de l'intérêt que vous avez porté à cet article.

il serait également sympathique de conserver dans le corps de l'article sa source originelle :

Edvige is watching you

merci.

Activista a dit…

...de rien et merci à vous.