16/07/2008

[Belgique : la mondialisation à l’assaut de l’État nation]

par Karel Vereycken publié par Agoravox le 15 octobre'08

Politique d’empire et dissolution des nations, voici deux enjeux qui n’en font qu’un. La mondialisation, nouveau nom d’un empire mondial, consolide son pouvoir financier fort sur un morcellement vers le bas. Les États, peu importe leur imperfection, restent des instruments « de derniers recours » pour défendre l’intérêt général contre le pillage et le chaos au profit d’une oligarchie financière en pleine déroute.


Sans surprise, L’Economist, porte-parole des banques de la City de Londres et grand défenseur de l’Empire britannique, vient d’appeler, dans sa dernière livraison, à la dissolution de la Belgique. Politique d’empire et dissolution des nations, deux enjeux qui n’en font qu’un. La mondialisation, nouveau nom pour un empire mondial, consolide son pouvoir financier sur un morcellement vers le bas. A contrario, les Etats, quelles que soient leurs imperfections, restent l’instrument essentiel pour défendre l’intérêt général contre le pillage au profit d’une oligarchie financière.

La carte du fédéralisme et de la régionalisation réduisant l’espace politique à une entité culturellement, linguistiquement et économiquement homogène, a souvent été l’arme de l’oligarchie. Si le fédéralisme belge frise souvent la caricature à cause du casse-tête linguistique, un véritable champ de mines « régionaliste » a été installé sur l’ensemble de l’espace européen. Par exemple, « l’Etat de Bavière » possède depuis cinq ans sa propre représentation à Bruxelles. En Angleterre, Tony Blair a lancé en 1997 la « devolution » accordant des pouvoirs considérables au Pays de Galles et à l’Ecosse. Cette dernière dispose d’un véritable parlement doté d’un exécutif dirigé par un Premier ministre responsable devant 129 députés. Les 17 « communautés autonomes » d’Espagne gèrent 60 % des dépenses publiques des régions basque, catalane et de Galice. En 2006, les Catalans ont approuvé un statut qui reconnaît la Catalogne comme « nation » et lui accorde la moitié des impôts.

La monarchie belge, appelée à diriger ce pays après le Congrès de Vienne de 1815, a très souvent servi de laboratoire d’application de ces politiques de « balkanisation », transposées ensuite à l’ensemble des pays européens. Si les poussées indépendantistes flamandes possèdent des racines historiques internes bien réelles, une faction de l’oligarchie financière internationale a pris la décision d’accélérer le processus. Au moment où le système financier international se désintègre, le pouvoir des Etats doit être affaibli au maximum pour protéger la nébuleuse financière.

L’« évaporation » de la Belgique lèvera le tabou de la transgression des frontières, dont l’intangibilité fut considérée comme le fondement même de la paix dans l’après-guerre.

Loin de l’excitation à l’idée d’un possible éclatement du pays, affichée parmi les journalistes toujours en quête de sensationnel, une bonne majorité de Belges - Flamands et Wallons - flairent à juste titre la manipulation derrière cette question.

The Size of Nations

Trois opérations ont été lancées pour accélérer ce processus.

1) D’abord, une clique d’économistes réputés s’est spécialisée dans le calcul de la taille « optimale » des Etats. Il s’agit en particulier d’Alberto Alesina, d’Harvard, et d’Enrico Spolaore, de Tufts University. Ils ont des responsabilités au National Bureau for Economic Research (NBER) une institution privée financée exclusivement par les quatre fondations charitables directement mécènes de la secte néo-conservatrice américaine (Bradley, Scaife, Olin et Smith Richardson).

En dehors d’une avalanche d’articles sur le sujet dans la presse économique bien en vue (Economist, Frankfurter Algemeine, Wall Street Journal, etc.), Alesina et Spolaore ont publié en 2003 un livre retentissant, The Size of Nations [La taille des nations].

Pour les auteurs, les frontières d’une nation ne résultent pas d’un vouloir vivre en commun, mais de marchandages sur « les avantages de la taille et le coût » dans la gestion d’un territoire. Après avoir examiné les avantages qu’offre un grand pays (faible coût des services publics par tête, meilleure répartition de la pression fiscale, meilleure défense, etc.), les auteurs s’interrogent sur la richesse. Si un grand pays devrait en théorie être plus riche, ils affirment qu’en réalité « le volume des dépenses dans un pays dépend de l’ouverture de ce pays au commerce ». De là, évidemment, découle l’argument qu’un pays « intégré dans le marché mondial possède le monde comme marché » et que, par conséquent, « l’intégration économique conduit à la désintégration politique ». On saisit tout de suite pourquoi The Size of Nations est devenu le livre de chevet des indépendantistes flamands.

2005 : In de Warande

2) Un autre livre, Manifeste pour une Flandre indépendante, fut publié en décembre 2005 par le think-tank flamand « In de Warande », appelant, sur la base d’un argumentaire « purement économique », à la dissolution de la Belgique à l’image du divorce de velours qui a dissout la Tchécoslovaquie « à l’amiable » en 1992. Pour ces indépendantistes, s’il est souhaitable que Flandres et Wallonie deviennent des nations indépendantes, Bruxelles - aujourd’hui enclave à prédominance francophone dans la région flamande - obtiendrait un statut... du type Washington D.C.

D’abord, selon leurs calculs, les 6 millions de Flamands sont saignés à blanc par un transfert croissant de richesses qui maintient 3,2 millions de Wallons dans un état d’assistanat. La Flandre contribuerait ainsi à hauteur de 10,4 milliards d’euros par an : 2 milliards pour Bruxelles et 8 pour la Wallonie, soit près de 1 800 euros par an et par Flamand, ou 6,6 % du PIB flamand. Ce chiffre a été fortement revu à la baisse par la Fédération des entreprises belges (FEB) qui s’oppose au dépècement du pays.

L’exemple reste mal choisi car, à titre de comparaison, l’Île-de-France transfère 6 % de sa richesse aux autres régions françaises, tandis que Midi-Pyrénées reçoit 6 %. En Angleterre, le Pays de Galles reçoit 11 %, alors que l’Allemagne de l’Ouest ne verse qu’une misérable 4 % à l’ex-Allemagne de l’Est avec les résultats peu reluisants que l’on connaît.

« La solidarité est une bonne chose, explique le groupe, mais celle-ci est excessive. Elle permet à la Wallonie de maintenir un taux de chômage de 20 % et d’occuper 10 % de sa population active dans des emplois publics inutiles. »

Plus important que les statistiques est le fait que « In de Warande » reproduit l’argumentaire de The Size of Nations : l’Union européenne ne rend pas seulement possible l’indépendance des Flandres et de la Wallonie, elle les incite fortement à évoluer dans cette direction. D’une part, les autorités européennes se sont déjà substituées à l’autorité nationale belge dans divers domaines et offrent à chaque pays, aussi petit soit-il, un marché de biens et de services. L’introduction de l’euro a également levé l’obstacle qu’aurait pu constituer l’impératif monétaire d’un petit pays obligé de battre monnaie. D’autre part, le principe de subsidiarité incite l’UE à accorder plus de prérogatives à des niveaux d’administration plus homogène. C’est donc l’évidence : l’intégration économique conduit à la désintégration politique et la mondialisation réduira la taille des entités politiques.

Banquiers et indépendantistes

D’où sort donc ce groupe ? Fondé par René de Feyter, ancien administrateur délégué de l’Union économique flamande (VEV), « In de Warande » est constitué d’une cinquantaine d’hommes d’affaires dirigées par le banquier Rémi Vermeiren, ancien patron de la KBC Banque & Assurance, grand spécialiste des produits dérivés. Parmi ses nombreux mandats, il est administrateur, aux côtés du vicomte Etienne Davignon, d’une société minière spécialisée dans le cuivre, née d’une scission avec Umicore, l’héritière de l’Union minière de la Société générale au Congo belge.

Si l’on compte essentiellement parmi ses membres des hommes d’affaires, on y trouve également quelques figures historiques du mouvement indépendantiste flamand tel que Bruno Valkeniers, un élu du Vlaams Belang (ex-Vlaams Blok ou VB) ou encore l’universitaire Mathias Storme, qui tout comme Jan Jambon, est membre du parti politique Nieuw-Vlaamse Alliantie (N-VA), le nouveau nom de l’ancienne Volksunie.

Le N-VA a quasiment fait du livre The Size of Nations son programme électoral. Au colloque du parlement flamand « La Flandre en Europe », le 11 juin 2005 à Bruxelles, Enrico Spolaore (l’un des auteurs) ouvrait les travaux. Lors du débat, Bart de Wever, le président de N-VA, affirmait que « le romantisme est important, mais ne convainc pas les jeunes Flamands au XXIe siècle. Nous devons rationaliser notre discours », (c’est-à-dire parler à la cupidité bien moderne...). En tout cas, la démocratie chrétienne, en formant un cartel électoral avec le N-VA (forcément plus fréquentable que les « affreux » d’un Vlaams Belang xénophobe) a été entraînée dans le maelström du séparatisme. En Flandres, le cartel CD&V/N-VA, sous la direction d’Yves Leterne, a obtenu d’excellents scores aux élections de 2004 et fut le grand vainqueur aux élections fédérales du 10 juin 2007. Cette victoire a conduit le roi à désigner, pour former un gouvernement, Yves Leterne, un homme qui affirme que la Belgique n’est qu’un « accident dans l’histoire » et qui chante La Marseillaise quand on lui demande d’entonner l’hymne national...

Bye-Bye Belgium

3) En face, en image miroir, ces développements ont provoqué le désarroi parmi les politiciens wallons divisés entre fédéralistes, indépendantistes et rattachistes ultra minoritaires, mais influents.

Peuplée de cobayes humains, la Belgique offre assez souvent à l’oligarchie un laboratoire permettant des expériences sociologiques, grandeur nature et en temps réel. Ce fut le cas lors de la scandaleuse émission de « politique-fiction » de la télévision francophone RTBF du 13 décembre 2006, intitulée Tout ça (nous rendra pas la Belgique).

L’ayant préparée durant deux ans dans le plus grand secret sous les noms de code « Karine et Rebecca » et « BBB » [Bye-bye Belgium], les journalistes du JT annonçaient, images truquées à l’appui, que le parlement flamand venait de voter sa sécession d’avec le royaume de Belgique, provoquant plusieurs milliers d’appels téléphoniques et forçant l’intervention du ministère qui découvrait l’émission après coup.

Le scénario était calqué sur celui du livre de Philippe Dutilleul, publié lui aussi en 2006 aux éditions Labor, la prestigieuse maison d’édition francophone belge. Labor, qui publie Bakounine et Michel Onfray, édite aussi les livres du rattachiste militant, le baron Paul-Henry Gendebien. Cet ancien député belge fut une des figures historiques du fédéralisme en Belgique. Dans France-Soir, il déclara qu’il est sûr que la Wallonie trouvera dans la France un bon pays d’accueil car « par le passé, plusieurs personnalités se sont prononcées en faveur de l’intégration au cas où la Belgique disparaîtrait, des gens comme le général de Gaulle ou Pierre Mesmer. Aujourd’hui, nous avons des contacts avec des responsables politiques de droite ou de gauche. La France respecte pour le moment sa position classique : non-ingérence, mais non-indifférence, comme pour le Québec. La classe politique française ne pourra pas longtemps faire semblant d’ignorer ce qui se passe à sa frontière, et elle doit déjà se préparer aux différentes hypothèses. Je pense même que ce sera le dossier principal de la présidence européenne de Nicolas Sarkozy qui commence en 2008. » Dutilleul, interrogé à son tour par France-Soir, va encore plus loin et n’exclut pas le rattachement de la Wallonie au Luxembourg, soit comme un tout, soit partiellement, selon la volonté des habitants.

L’Economist de Londres, qui a bien accueilli The Size of Nations, constatant cyniquement l’impasse survenue après trois mois d’efforts en vue d’un nouveau gouvernement belge, affirme sans rougir que « le pays est devenu une monstruosité de la nature, un Etat où le pouvoir est tellement sous-délégué que le gouvernement est un vide que l’on tient en horreur. En bref, la Belgique a servi son objectif. Un divorce praline est à l’ordre du jour ».

Il est temps de lire ou de relire Friedrich Schiller

La vraie question aujourd’hui n’est pas l’indépendance ou le statu quo, mais quelle mission pour nos populations. Allons-nous participer à une reprise économique mondiale remettant l’homme au centre de notre société, ou devenir une myriade de sous-régions « low cost » en compétition les unes avec les autres au grand bénéfice d’une oligarchie à la dérive.

Au lieu de courber l’échine devant les tenants de l’empire de la mondialisation, présentons un grand dessein pour ce pays qui fut l’un des berceaux de l’humanisme, qui est riche en productivité et qui a toujours été un espace de dialogue de cultures et de civilisations.

Relisez le grand « poète de la liberté », l’Allemand Friedrich Schiller, qui, dans une annexe à son essai sur « la révolte des Pays-Bas » (La Chute d’Anvers), démontra déjà comment la cupidité de quelques marchands flamands avait fait échouer la naissance d’un grand Etat nation à la fin du XVIe siècle.

Karel Vereycken

(1) The Size of Nation

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